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Une décennie après, pourquoi les Lyonnais adulent-ils toujours autant Karim Benzema ?

Publié le

par Lucie Bacon

Benzema sous le maillot lyonnais, en 2009 (Photo by KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

Parti il y a douze ans au Real Madrid, l’enfant de Bron continue de fasciner les supporters lyonnais.

Ils se souviennent tous de cette journée particulière de juillet 2009. "J’allais à mon bac de français", raconte Yannis, chroniqueur pour Le Club des 5 et Winamax FC. Pour les Lyonnais, l’été 2009 marque un tournant dans l’histoire de leur club : Karim Benzema, pépite de l’académie, est transféré au Real Madrid pour 35 millions d’euros. "À ce moment-là, je ressens de la tristesse mais aussi de la résignation. On a toujours été un tremplin pour ce genre de club et l’équipe de Puel lui proposait en plus un football imbuvable, donc c’était inévitable."

Car, pour les Lyonnais, Benzema est plus qu’un joueur, c’est un héros. "Le plus grand joueur lyonnais de tous les temps, même", avoue Pierre Prugneau, journaliste à L’Équipe et créateur du blog Le Libéro Lyon. S’il nous confie ne pas vraiment être un supporter de l’OL, il en est un des suiveurs les plus assidus depuis 1995. Et c’est donc avec un léger recul qu’il peut analyser la figure Benzema et toute son aura.

Il le découvre, comme beaucoup, quand il arrive en pro, à 17 ans. "Il était dans l’ombre de Ben Arfa, que tout le monde connaissait à l’époque, rembobine Pierre. Je me souviens très bien de son premier match contre Metz, il faisait un froid affreux. Il fait une passe décisive à Bryan Bergougnoux, après un coup du sombrero. Et là, tu te dis qu’il se passe un truc."

"Je n’ai pas besoin d’être validé par la France tant que je suis validé par Lyon"

Mais c’est surtout rétrospectivement que Pierre a compris quel joueur c’était : "L’OL des années 2000, c’était une machine de guerre. Et début 2010, j’ai découvert un aspect plus romantique, plus humain, quand le club était en galère. Et là, d’un coup d’un seul, on redécouvre l’identité lyonnaise, on repense à l’histoire. Avec le recul, tu redécouvres donc ce que c’était la puissance de Benzema, et de fait, il est très, très, très lyonnais."

Et ça veut dire quoi alors, être lyonnais ? Pierre Prugneau détaille :

"Il y a une forme d’intégrité intellectuelle qui confine à la prétention. Une façon de dire 'je sais comment je joue au foot et non, je ne m’adapterai pas à toi'. Benzema a toujours eu un petit côté 'je n’ai pas besoin d’être validé par la France tant que je suis validé par Lyon.' Quand il ne marque pas pendant 1 000 minutes et des bananes en Bleu, il continue de jouer son foot, les décrochages, il se dit 'je suis un attaquant et un meneur aussi dans ma tête'. Il ne change pas. Tu retrouves cette mentalité très souvent chez les rappeurs lyonnais aussi, par exemple."

"Parti de rien, des cités de Bron à une carrière légendaire au Real"

"La fierté", c’est un mot qui revient à chaque fois que l’on interroge les fans lyonnais sur KB9. Angélique, 30 ans, free-lance dans la communication, baigne dans le foot depuis toute petite. Elle connaît par cœur les travées de Gerland pour y avoir passé son enfance puis son adolescence, et elle aussi passait son bac quand la nouvelle de son transfert en Espagne est tombée : "Ça a été difficile à accepter, ça s’est fait rapidement. De voir partir l’enfant de Lyon, aussi jeune, et d’avoir l’impression de ne pas pouvoir profiter encore un peu, ça rend triste. Mais à la fois, j’étais fière et heureuse pour lui. Il a toujours dit que le Real était son rêve et R9 son idole." Aujourd’hui, elle pourrait passer des heures à raconter Benzema :

"C’est clairement LE petit enfant de Lyon qui est parti de rien, des cités de Bron à l’OL, à une carrière légendaire au Real. C’est vraiment une fierté pour nous tous à chaque réussite, chaque titre, c’est un peu comme si on gagnait avec lui. Il n’a surtout jamais oublié d’où il venait : dès qu’il a quelques jours de repos, il vient à Lyon voir sa famille, il est très attaché à la ville. Pour l’avoir rencontré plusieurs fois, c’est un gars simple, réservé mais toujours disponible et souriant pour ses fans, on a de la chance d’avoir un exemple de réussite comme lui ! Et comme joueur n’ayons pas peur des mots c’est une légende, c’est toujours resté l’un de mes joueurs préférés."

"Son départ a entamé un petit déclin du club"

Jérémy Lopez, acteur et sociétaire de la Comédie française, est un fanatique de l’OL depuis que son grand-père et son oncle l’emmenaient au stade, tout petit. Il a grandi, à quelques années près, en même temps que Karim Benzema à qui il a donc pu facilement s’identifier.

Au moment de son départ, il a été infiniment malheureux, certain qu’une page du club se tournait : "J’étais très triste car je pensais que c’était trop tôt. On avait encore besoin de lui. Et même si Lisandro l’a formidablement remplacé, son départ a entamé un petit déclin du club." Aujourd’hui, il résume son amour pour lui en deux mots, "respect et identification". Plus jeune que Jérémy, Yannis souligne comment le joueur a pu l’aider à se construire, en pleine adolescence :

"Benzema a été la première superstar issue de Lyon à laquelle j’ai pu m’identifier. Il a joué un grand rôle au niveau de la représentation et de la fierté. C’était un modèle de réussite issu de la ville et de la formation, et aussi un joueur qui n’a eu aucun accroc dans sa période lyonnaise."

Yannis souligne là le comportement exemplaire qu’il a toujours eu à Lyon : "Avec Benzema, tout a été toujours fluide et parfait entre lui et les supporters. De ses débuts, où il a généré de l’attente, à son explosion, ça a été toujours fusionnel. C’est pour ça que tout le monde l’aime aussi en dehors du foot."

Rachid, journaliste rap tombé amoureux du foot en 1998 puis à Gerland pendant les belles années lyonnaises, se souvient de s’être également beaucoup identifié à l’attaquant :

"Il fallait qu’il marque pour que je marque, et une victoire de l’OL c’était bien, mais une victoire et un bon match de Karim c’était tout aussi fort. Et sa technique aussi… Il rendait les défenseurs et les gardiens fous ; je me souviens l’avoir découvert en équipe jeune, à un moment, sur OL TV, ils passaient le but complètement dingue d’un jeune Karim Benzema."

Au-delà de l’attachement lié à l’âge ou à la région, Jérémy Lopez raconte également l’aura sportive qu’avait aussi, forcément, l’attaquant :

"Il a montré qu’on pouvait être altruiste, que marquer un but n’était pas une fin en soi pour être respecté. Benzema est un exemple. Il est arrivé quand le club était au plus haut mais il s’est intégré tranquillement avant d’exploser. Il était sûr de lui mais d’une grande humilité. Il n’a pas parlé mais a prouvé sur le terrain. Pour moi, c’est le joueur parfait."

Ce mardi soir, Karim Benzema jouera pour la première fois au Groupama Stadium. Un retour à Lyon loin de passer inaperçu. Le joueur lui-même a posté une photo sur ses réseaux sociaux, tel un prince de retour en son royaume. Jérémy Lopez savoure déjà :

"C’est magnifique. Seuls les Lyonnais peuvent comprendre. Ce stade s’est aussi construit grâce à lui. Il a fait grandir le club, financièrement, footballistiquement. Et même encore maintenant son aura éclaire l’OL. Donc je le remercie."

"Quand tu as été un énorme joueur, tu as intérêt d’être un énorme coach"

Quant à un retour définitif à Lyon, les esprits sont plus partagés. Certains y voient une opportunité en or, comme Yannis : "Le boost en termes d’image et de ferveur serait énorme, tout le stade attend qu’il puisse finir sa carrière chez nous. Et c’est un joueur qui a un niveau technique, d’expérience et d’expertise de son sport qui fait que, même en perdant du jus physiquement, il reste au-dessus du lot. Sans compter qu’il a une hygiène de vie et de travail exemplaire pour durer."

"Dans tous les cas il reviendra, rêve aussi Rachid, c’est sa ville, lui-même l’a dit et le sait, et l’a déjà en ligne de mire. Soit pour jouer deux dernières années, soit pour entraîner s’il le souhaite, soit pour rapper, qui sait !" D’autant que le retour de Karim est devenu un sujet récurrent, qui chauffe presque tous les étés avant de refroidir brutalement à chaque annonce de prolongation à la Maison-Blanche. "La vraie frustration pour moi, c’est qu’il ne soit pas revenu il y a deux ou trois ans, regrette quant à lui Pierre Prugneau. Mais là où il est fort, c’est qu’il est devenu de plus en plus fort. Rétrospectivement, j’avais tort car il est devenu encore plus monumental et leader."

Pour Angélique aussi, l’idée d’un retour est de moins en moins évidente : "J’y croyais un peu il y a quelques mois, on nous avait hypé avec quelques déclarations de Karim et de son ancien agent… Mais il a prolongé avec le Real, il a 34 ans, ça se complique."

S’ils s’imaginent donc de moins en moins un retour en tant que joueur, les gones le voient de plus en plus revenir pour encadrer l’équipe ou l’académie, même si cela peut aussi être décevant, comme tempère Pierre Prugneau : "Quand tu as été un énorme joueur, tu as intérêt d’être un énorme coach." Pour Jérémy, le profil de KB9 est pourtant parfait dans ce rôle :

"Il représente quelque chose de la formation lyonnaise sur le jeu mais aussi sur la mentalité que les jeunes du club doivent avoir, l’humilité, la force du travail, etc. Je le rêve donc encadrant nos gones, pour que Karim rende les joueurs qui l’entourent meilleurs. Et dans un avenir plus lointain, je le vois comme un mélange de Zidane et Henry. Il peut être un grand théoricien du foot. Mais aussi peut-être dans le partage en tant que coach ou à la formation des jeunes. En tout cas, je ne suis pas pressé car je le préfère sur un terrain avec un ballon."

Prochain rendez-vous balle au pied ce mardi soir, à Décines, en terre conquise, pour Karim Benzema. "Bon match dans ton stade, conclut Jérémy Lopez avec romantisme. C’est chez toi. Et merci de donner cet exemple car le club a formé un joueur mais aussi un homme de grande classe."

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