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On a discuté avec Perrine Laffont, la jeune skieuse acrobatique à la carrière déjà en or

Publié le

par Ana Corderot

© Perrine Laffont / DR

"Même si ma vie est plus stricte et plus carrée, elle est tout aussi belle parce que je voyage et, humainement, c’est magnifique."

À seulement 22 ans, Perrine Laffont vient de décrocher la dernière étoile qui manquait à son palmarès de skieuse acrobatique et obtient son 4e globe de cristal. Déjà championne olympique, double championne du monde de parallèle, elle a remporté le titre de championne du monde de ski de bosses en simple, lors des championnats du monde à Almaty, au Kazakhstan.

De ses tout premiers pas sur les skis à ses premières compétitions en passant par ses désillusions, Perrine nous a raconté son histoire et son parcours déjà grandiose. Saluée par les médias et les critiques sportifs, cette jeune femme au sourire communicatif et à l’ambition fulgurante garde la tête sur les épaules et reste droite dans ses bottes… de ski.

Konbini Sports ⎪ Tu viens d’être sacrée championne du monde en ski de bosses simple, comment te sens-tu ? La pression est-elle retombée depuis le 8 mars ?

Perrine Laffont ⎪ À vrai dire, je suis encore un peu sur mon petit nuage. Je me sens tellement chanceuse de vivre cette vie-là. J’ai travaillé dur pour avoir ces médailles et je les ai eues. Maintenant, je suis à Paris, je fais des plateaux télé, des interviews… Je rencontre plein de personnes et ma vie est très chouette, donc je me sens vraiment bien.

J’aimerais que l’on revienne un peu en arrière pour savoir comment tout a commencé pour toi.

Je suis née dans une famille de skieurs, mes parents l’étaient, mon frère en a fait et, quand j’étais petite, on avait un appartement dans une station de ski dans les Pyrénées. Donc forcément, tous les week-ends, toutes les vacances, tous les mercredis après-midi, je faisais du ski. C’est devenu complètement naturel pour moi, et ça m’a directement plu. J’ai toujours aimé être en extérieur, aller skier dans les sapins, faire des bosses. C’est une enfance à la cool, à la montagne et en plein air.

Est-ce que tu dirais que ton plus beau souvenir de ski reste associé à tes débuts ?

Oui, parce que ce sont les plus belles années. Celles où tu es encore insouciante, où tu pars skier avec tes copains. Quand je devais avoir 8 ou 10 ans, mes parents avaient pour habitude de nous donner des radios et nous laissaient partir skier seuls. On partait avec les copains et on était trop contents. On ne voyait pas les parents de la journée et on faisait n’importe quoi dans les sapins. Donc oui, ça fait partie des meilleures années de ma vie. On ne réfléchissait pas à ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Alors qu’actuellement, dans ma vie de sportive de haut niveau, tout est calculé, tout tourne autour du ski. C’est une vie un peu moins décontractée, où il y a beaucoup d’échéances sportives.

Tu avais des idoles plus jeune ?

Oui, depuis toute jeune, j’ai toujours eu des idoles. Je regardais énormément les skieurs, les grands sportifs de haut niveau. J’avais les yeux en cœur et ça me faisait rêver ce qu’ils faisaient. On peut dire que je me suis inspirée de leur parcours, de ce qu’ils ont vécu. À chaque fois que je suivais un athlète, je regardais systématiquement ce qu’il avait fait, s’il avait eu des blessures, son palmarès et comment il avait fait pour construire ses rêves olympiques. Donc je pense que cela m’a vachement aidée à me construire.

À en croire les vidéos, tes genoux ont l’air de déjouer les règles de la gravité, ça nous paraît insoutenable la manière dont tu les sollicites, comment tu t’entraînes ?

C’est la question la plus récurrente, "mais tu fais comment avec tes genoux ?". Pour le coup, mes genoux vont très bien [rires]. C’est vrai que vu de l’extérieur ça semble vraiment impressionnant. On voit les genoux qui bougent à une vitesse de malade, mais je dois dire qu’il n’y a pas vraiment d’impact extrêmement violent. Lorsque je retombe d’une figure, les réceptions sont cassées donc cela amortit le choc. Qui plus est, on est tellement bien préparés physiquement, par la musculation, la natation… que ce n’est pas plus traumatisant qu’un marathonien ou une tenniswoman. Tout au long de l’année, on a un préparateur physique qui nous fait un programme de maintien en forme et nous donne plein d’exercices à réaliser : des squats, de la presse et de fait, le corps est préparé à encaisser ces chocs.

Mentalement, quel est ton rituel avant une course ?

Je n’ai pas vraiment de rituel précis, parce que je me dis que le jour où il y aura un problème et que je ne serai pas bien concentrée, ça n’ira pas. J’ai une préparatrice mentale. À chaque début de compétition, je me mets dans ma bulle et j’essaie de couper avec le monde extérieur. Après, j’ai quand même mes petites habitudes. Par exemple, quand je suis au départ et qu’il reste cinq concurrentes avant moi, j’aime bien chausser mes skis, quand il y en a deux, je me chauffe les cuisses, et lorsqu’il n’en reste qu’une, je serre mes crochets. Je n’ai pas trop ces tics à la Nadal, qui va se recoiffer 15 fois les cheveux avant de jouer – ou je ne m’en rends sûrement pas compte [rires].

Est-ce que tu as déjà eu de grosses désillusions en ski ?

Je pense que ma plus grosse déception en ski remonte à mes 15 ans, aux JO de Sotchi. J’y allais pour découvrir les Jeux et pour voir comment ça se passait. J’étais tellement relax qu’à la qualification, je suis arrivée 5e. Pour une "mioche" de 15 ans, c’était fou de faire ce classement aux qualifications, d’autant plus que c’était mes premiers jeux. Après quoi, j’ai dû faire beaucoup d’interviews. Étant donné que je n’étais pas du tout habituée à recevoir autant d’attention de la part des médias, ça m’a donné la boule au ventre pour le reste des compétitions. C’est pourquoi, arrivée en finale, je me suis mis une pression énorme, en voulant faire aussi bien, voire mieux qu’à la qualification. J’ai donc fini 14e, et j’étais vraiment déçue, en me disant que tout cela était dû à ma mauvaise gestion de la pression. Seulement, a posteriori, ça m’a vraiment servi de leçon pour la suite.

Entre les compétitions et les entraînements, les saisons doivent être intenses. Tu arrives quand même à mener une vie "normale" à ton âge ?

Dans la mesure où le ski à haut niveau engendre des sollicitations de plus en plus fortes, c’est d’autant plus difficile à gérer. Finalement, ça me laisse très peu de temps pour les ami·e·s, la famille, les loisirs ou même l’école. Néanmoins, j’essaie de faire au mieux, de viser les priorités, mais c’est vrai que c’est parfois un peu lourd. Même si dorénavant, je sais comment gérer le stress et que je m’octroie des moments pour souffler ou faire des breaks, il y a des fois où j’aimerais bien avoir un clone [rires]. Paradoxalement, même si ma vie est plus stricte et plus carrée, elle est tout aussi belle parce que je voyage, fais des rencontres et, humainement, c’est magnifique et enrichissant. 

Comment te sens-tu dans ta discipline en tant que femme ?

Dans mon sport, la parité est plutôt respectée. Je dirais même que c’est assez homogène, il n’y a pas de grandes différences entre les femmes et les hommes. Nos compétitions sont toujours ensemble, donc ça permet d’avoir une bonne osmose. Par contre, je le sens un peu plus au niveau des médias. La place de la femme dans le sport n’est pas encore à son summum, il reste des choses à améliorer. D’autant plus dans ma discipline, qui est un peu tombée aux oubliettes après les folles années d’Edgar Grospiron [sacré champion olympique de ski de bosse en 1992, ndlr]. Je me rends compte que pour faire la "une" dans les plus grands médias français, il faut être championne olympique… C’est frustrant de ne pas avoir la même reconnaissance pour des résultats égaux, mais c’est un énième combat de la vie et on travaille pour remédier à tout cela.

Maintenant que tu as tout gagné et que tu es sacrée championne du monde, qu’est-ce qu’il te reste à faire ?

Actuellement, j’ai encore la tête dans la compétition, au moins jusqu’aux Jeux et aux mondiaux 2023. Je pense que d’ici là, je serai au top de ma forme, donc je ne dis pas non à d’autres médailles [rires]. Après, j’aimerais bien faire d’autres projets. De la vidéo par exemple, du backcountry et être un peu plus dans le monde du freeride. Ce que je faisais avant avec mes ami·e·s en forêt et que je ne fais plus trop maintenant parce que je n’ai plus le temps. Je voudrais retrouver quelque chose de plus simple, et ne pas penser qu’à la compétition. Le jour où j’aspirerai à autre chose, je basculerai dans la vraie vie active. Je veux surtout continuer à me faire plaisir, certaines fois oublier le résultat et skier pour moi, revenir à un ski un peu naïf…

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