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On a discuté avec Alice Modolo, championne du monde d’apnée

Publié le

par Nina Iseni

© Daan Verhoeven

Alice Modolo nous a ouvert les portes de sa discipline (et plus encore) au cours d’un entretien passionnant.

Elle fait briller la France à l’international grâce à son palmarès impressionnant. En déplacement en Turquie pour les championnats du monde d’apnée, Alice Modolo a accepté qu’on lui passe un petit coup de téléphone pour répondre à quelques-unes de nos questions. Elle nous a raconté avec passion l’origine de son intérêt pour ce sport, la manière dont elle se prépare pour une compétition, ses différents engagements… Et on a aussi parlé de Beyoncé.

Konbini Sports | Bonjour Alice ! Pour commencer, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Alice Modolo | Je suis Alice Modolo, j’ai 36 ans. Je suis championne d’apnée et dentiste.

Peux-tu nous parler un peu de ton sport ? L’apnée, une discipline assez peu connue ?

L’apnée est une discipline assez fascinante, qui impressionne de prime abord mais qui est en fait une découverte incroyable de soi. On se laisse complètement aller dans ses sensations. Dans cette société qui nous coupe un petit peu de nos ressentis, l’apnée a des bienfaits incroyables, même si, au début, on pense que ça va être extrêmement compliqué puisqu’on va se priver d’une fonction vitale.

D’où vient ta passion pour l’apnée ? Pourquoi as-tu décidé de t’engager dans cette voie ?

Je cherchais mon propre sport, le sport "passion". J’ai fait de la danse, du tennis, du judo… Rien ne me plaisait, j’abandonnais tout. J’avais essayé la plongée bouteille assez jeune et j’avais passé mon premier niveau. Comme j’habite à Clermont-Ferrand, on s’entraîne en piscine, et dans la ligne d’eau d’à côté, il y avait des apnéistes. J’étais complètement subjuguée par ce qui était réalisé. Ça me paraissait inhumain. Je me suis dit "il y a quelque chose qui m’intrigue, je veux aller voir".

J’ai essayé et je me suis stupéfaite moi-même, d’être capable de faire des distances qui me paraissaient invraisemblables et de rester assez longtemps en apnée. J’ai trouvé que c’était amusant, j’ai aimé ce jeu avec mon corps et mon esprit. Ça a été quelque chose qui m’a complètement transcendée. C’est ce qui m’a poussée à continuer en parallèle de ma profession de chirurgienne-dentiste, jusqu’au point où ça a pris tellement de place que j’ai décidé d’y dédier tout mon temps en faisant de la compétition à haut niveau.

Depuis 2018, tu enchaînes les victoires avec un palmarès ultra-impressionnant : première Française à plonger à 100 mètres, recordwoman du monde en bipalme, championne d’Europe 2020, et j’en passe… S’il y en a une, quelle victoire a été la plus marquante pour toi ?

Incontestablement, ce sont les 100 mètres puisque c’est ce chiffre-là qui m’a animée depuis le départ. Il est sorti de moi comme si c’était quelqu’un d’autre qui parlait à ma place. Je sortais d’une plongée, et j’ai dit "un jour je ferai 100 mètres". Ça avait fait rire tout le monde puisque j’étais bien loin de cette marque à l’époque… Je n’imaginais pas, un jour, réellement y arriver. Mais c’était tellement enfoui, tellement ancré à l’intérieur de moi… et cette petite voix qui revenait et qui me disait "Alice un jour tu vas faire 100 mètres". J’avais l’impression que c’était ma mission [rires], et qu’il fallait que j’y aille sinon je n’allais pas m’en sortir, cette petite voix allait me harceler toute ma vie.

Dès l’instant où j’ai décidé d’oser, de me jeter dans le vide et d’arrêter ma profession, d’un coup tout s’est apaisé et les victoires se sont enchaînées. C’est ce qui m’a donné le verdict que j’étais sur ma voie. Jamais je n’aurais pu croire que deux ans et demi après avoir arrêté mon travail, j’allais atteindre un record du monde.

Ça me paraît encore un peu invraisemblable, parce que je n’ai pas du tout la même expérience que les athlètes avec lesquels je concours. Ce sont des sportifs de haut niveau depuis l’adolescence, et moi j’arrivais un peu comme une touriste. Mais je savais que si je voulais rivaliser avec mes adversaires, je ne devais pas suivre le même chemin. Ma force allait être de suivre mes intuitions et mon instinct. Du coup, ces 100 mètres, ça a été vraiment incroyable.

© Daan Verhoeven

Est-ce que tu peux nous parler un peu de ta préparation, à la fois mentale et physique, avant une compétition ?

Pour l’apnée, il y a deux composantes : il y a bien sûr une composante physique, mais le plus important à mon sens, c’est l’aspect mental de cette discipline. Il faut rappeler qu’on se prive d’une fonction vitale, donc ça renvoie à la pire des peurs, celle de mourir. Derrière cette peur de mourir, il y a toutes les autres peurs, qui sont propres à chacun. J’ai donc travaillé énormément hors de l’eau avec un préparateur mental sur des exercices d’attention, de méditation, de visualisation… Mais aussi énormément sur l’aspect "thérapie" pour me confronter à toutes ces peurs qui paraissent anodines mais qui cachent quelque chose de beaucoup plus grand.

Du coup, ça m’a permis de déverrouiller un tas de choses qui me bloquaient dans mon épanouissement et dans ma réalisation sportive. Ça m’a permis de descendre de plus en plus profond. Par contre, ce travail mental est fastidieux, invisible, et on ne sait pas quand est-ce que ça va marcher. Il faut juste croire intimement que c’est la bonne décision.

Il y a ce complexe d’infériorité qu’ont toutes les femmes dans cette société puisqu’on porte cette étiquette d’être des petites choses fragiles qui n’ont pas vraiment le droit d’être compétentes, talentueuses, ambitieuses… Pour moi, ces 100 mètres, ça symbolise ça : "Oui tu as le droit d’être une femme qui est belle, qui est compétente, qui a du talent, et qui est ambitieuse." Ça m’a apporté beaucoup de légitimité et de confiance.

La prochaine étape pour toi cette année, ce sont les mondiaux en Turquie, tu y es déjà d’ailleurs. Quelles sont tes attentes pour cette édition ?

C’est là où il faut que je reste sur ma lignée, c’est-à-dire : travailler énormément, hors de l’eau et dans l’eau, sans attentes. Parce que là, je vois déjà tous les autres athlètes plonger très profond, et moi non. Je veux travailler un aspect qui est la compensation et qui me pose encore des soucis techniques. Ça m’oblige à travailler moins profond. Il faut toujours rester en mouvement, ne pas considérer que c’est acquis. Et si on fonctionne comme ça, les résultats finissent par tomber. Bien sûr, j’espère que ce sera pour le championnat du monde [rires], mais s’il y a un petit imprévu, si ce n’est pas encore le moment, et bien c’est ce qui me permet de ne pas complètement chuter si ça ne marche pas.

© Daan Verhoeven

On a vu que tu étais une personne très engagée, notamment vis-à-vis de l’environnement. Est-ce que tu peux nous parler un peu de cet engagement ? L’apnée a-t-elle renforcé ton intérêt pour cette cause ?

Exactement. On dit souvent qu’il faut être bien soi-même pour s’ouvrir aux autres, et c’est exactement ce que l’apnée m’a permis de faire. Au fur et à mesure, elle m’a ouvert les yeux sur le monde. Me reconnecter à l’environnement et à la nature, ça a eu un impact colossal dans ma vie. Ça m’a permis de me rendre compte que notre environnement était magnifique. Quand on évolue dans la nature, on apprend tellement de choses, c’est une source d’inspiration, et c’est surtout notre habitat.

C’est pour ça que je me suis engagée auprès de l’association Planète Urgence, un organisme incroyable qui travaille dans le monde entier, et avec lequel j’ai eu l’occasion de partir en congé solidaire. Ils ont eu l’intuition que c’était en mettant l’homme au cœur de la solution environnementale qu’on allait tout changer. L’interaction humaine entre les locaux et les volontaires qui partent en mission a un impact, non seulement sur les populations locales, mais aussi sur les volontaires. Quand ils reviennent chez eux, ils ont une manière d’aborder la vie et leur consommation complètement différente. Ça a été mon cas.

Je suis partie dans la forêt amazonienne, on faisait douze heures de marche par jour pour repérer les espèces en voie de disparition et collecter des données scientifiques pour une association qui achète des parcelles afin de préserver cette forêt primaire. Je m’engage aussi au niveau local, à Antibes, là où j’habite, mais aussi dans le département des Alpes-Maritimes. Je fais plein de choses parce que ça donne du sens à mes performances, ça me nourrit.

On a une dernière petite question. Peu de gens le savent, mais on t’a vue aux côtés de Guillaume Néry dans le clip "Runnin'" de Beyoncé sorti en 2015. Entre nous, as-tu un autre clip en préparation avec Queen B ? Promis, on ne dira rien…

[Explose de rire.] Malheureusement non, je n’ai pas de prochain clip avec Beyoncé. Mais déjà un ! Il faut savoir rester sur une belle réussite. Pareil, jamais je n’aurais imaginé qu’une petite Auvergnate allait finir star du clip d’une chanteuse avec une renommée telle que celle de Beyoncé. L’apnée me permet de vivre des aventures inoubliables.

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