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Entretien avec Salim Lamrani, l'auteur du livre Le Football selon Marcelo Bielsa

Publié le

par Abdallah Soidri

"Les résultats s’acquièrent en jouant du beau football."

Le Leeds de Marcelo Bielsa a fait ses grands débuts en Premier League, ce samedi, face au champion en titre, Liverpool. Pour cette première journée dans l’élite du football anglais, l’équipe de l’entraîneur argentin a mené un match fou à Anfield (défaite 4-3). Dans le fond comme dans la forme, cette rencontre reflète bien le style Bielsa, grâce auquel il a conquis toute une ville, son club et ses supporters.

Salim Lamrani a fait partie de l’aventure en Angleterre auprès de celui qu’on surnomme "El Loco", en qualité d’interprète et de psychologue auprès des joueurs. Dans son livre Le Football selon Marcelo Bielsa (éd. Marabout), il raconte la première saison de l’Argentin à Leeds, exceptionnelle à bien des égards, malgré l’échec du club en playoffs. C’est surtout une plongée au cœur de la philosophie d’un des entraîneurs les plus influents de l’histoire. Entretien.

Konbini Sports | Avant de travailler pour lui à Lille, quelle image aviez-vous de Marcelo Bielsa ?

Salim Lamrani | J’avoue que je ne le connaissais pas avant son arrivée à l’Olympique de Marseille et je ne me suis intéressé à la personne que lorsqu’il a pris les rênes du club. Comme tous les supporters au cœur bleu et blanc, et comme tout amateur du beau jeu en général, j’ai été marqué par l’extraordinaire saison réalisée en 2014-2015 car il a offert au championnat de France le plus beau football des vingt dernières années et, en l’absence de titres, des émotions inoubliables. Nous nous sommes d’ailleurs connus à cette période et il m’a ensuite proposé de l’accompagner à Lille et de travailler avec lui en tant qu’interprète.

Ça vous a surpris de le voir s’engager avec Leeds, un club anglais et de Championship ?

Je n’ai pas été surpris du choix de Marcelo Bielsa pour plusieurs raisons. Tout d’abord, Leeds United est un grand club en Angleterre et il est suivi par des millions de supporters à travers le monde. La ferveur y est très forte et les gens s’identifient totalement à leur club de cœur. Ensuite, le défi était extraordinaire : ramener le club en Premier League après une longue traversée du désert de quinze années. Enfin, la Championship, malgré le fait qu’il s’agisse de la deuxième division anglaise, reste quand même le septième championnat le plus important d’Europe. 

Marcelo Bielsa a toujours entraîné des clubs ayant une identité très forte. En Argentine, il a remporté plusieurs titres de champion à la tête de Newell’s Old Boys, son club de cœur, après avoir construit une équipe basée sur la jeunesse. En Espagne, il a dirigé pendant deux ans l’Athletic Bilbao, qui est une institution unique, composée à l’époque exclusivement de joueurs basques. Marseille est un club sans pareil en France. J’ai toujours aimé la fraternité présente dans les tribunes, et tout amateur de football doit se rendre au moins une fois au Vélodrome.

Avant de débuter la saison, vous attendiez-vous à une telle réussite sur le plan sportif et humain ? Vous sortiez quand même d’une expérience commune à Lille qui ne s’est pas très bien terminée.

Partout où Marcelo Bielsa a disposé du temps nécessaire pour développer son travail et sa philosophie de jeu, les résultats ont été au rendez-vous. Permettez-moi de vous rappeler son palmarès, puisqu’on dit souvent qu’il n’a rien gagné. Il a remporté à trois reprises le championnat d’Argentine, non pas avec Boca Juniors ou River Plate, mais avec des équipes relativement modestes, telles que Newell’s et Veléz Sarsfield. Il a également obtenu la médaille d’or aux Jeux olympiques en 2004, la première de l’Argentine dans cette compétition. Au niveau du parcours, il a atteint la finale de la Copa Libertadores en 1992 (perdue aux tirs au but). Il a été finaliste de la Copa América en 2002. Puis, à la tête de l’Athletic Bilbao, il a atteint la finale de la Ligue Europa et de la Coupe du Roi en 2012. Peu d’entraîneurs encore en activité en France disposent d’un tel bilan. André Villas-Boas, peut-être. En Angleterre, si je ne m’abuse, seuls Pep Guardiola, José Mourinho, Carlo Ancelotti et Jürgen Klopp ont remporté plus de trophées que Marcelo Bielsa.

"Il est convaincu que les résultats s’acquièrent en jouant du beau football."

À Leeds United, il a disposé du soutien de l’ensemble du club pour réaliser son travail et il a ainsi pu offrir aux supporters de Leeds non seulement la montée en Premier League, mais également des souvenirs indélébiles et un football extraordinaire. Comme je le l’écris dans le livre, "dans vingt ans, les supporters d’aujourd’hui raconteront à leurs enfants et à leurs petits-enfants l’histoire du Leeds United de Marcelo Bielsa qui leur a rendu leur fierté d’appartenir à un club unique".

À votre avis, qu’est-ce qui a conquis les supporters de Leeds United : les résultats de l’équipe, le jeu attractif proposé par Bielsa ou les deux ?

Il a su insuffler aux joueurs, et également aux supporters, la conviction qu’il était possible de remporter la victoire contre n’importe quel adversaire et qu’il fallait considérer tous les rivaux sur un pied d’égalité, sans complexe d’infériorité. Cette confiance inébranlable dans les capacités du groupe est toujours accompagnée de l’humilité nécessaire pour ne jamais sous-estimer les adversaires. Confiance en ses capacités et humilité face à l’adversaire sont les deux ingrédients majeurs, car la vérité est toujours celle du terrain. Telle est la philosophie de Marcelo Bielsa et je crois que les supporters de Leeds United y ont adhéré car elle véhicule des valeurs universelles.

La saison a été marquée par beaucoup de péripéties, notamment l’affaire de l’espionnage à Derby. Comment a-t-il géré cette situation ?

Marcelo Bielsa a assumé l’entière responsabilité de l’affaire et a fait preuve de la plus grande transparence. Je consacre d’ailleurs un chapitre à cet épisode mouvementé. Il a simplement reconnu publiquement une pratique qui – il faut l’avouer – est répandue dans le football professionnel. Cela a généré une tempête médiatique qui a duré un mois, mais elle n’a pas eu d’impact sur le quotidien du groupe. Le seul résultat est que Marcelo Bielsa a mis fin à cette pratique qu’il avait inaugurée lorsqu’il entraînait la sélection argentine.

Dans un autre registre, quand l’équipe était dans le dur et qu’elle a commencé à perdre du terrain au classement, comment Bielsa gérait-il l’équipe et les joueurs ?

Marcelo Bielsa dispose de l’expérience nécessaire pour savoir que le football n’est jamais une science exacte et qu’il est composé de cycles positifs et de périodes plus compliquées. Toutes les équipes professionnelles, même les plus grandes, passent par ce processus. Lors des périodes positives, Marcelo Bielsa reste toujours très mesuré et s’évertue à rappeler au groupe que le plus dur reste à venir. Il accorde une attention toute particulière aux détails à améliorer, car dans la compétition de haut niveau, le succès réside dans les détails.

Lors des moments plus orageux, il insuffle la confiance nécessaire aux joueurs et les exhorte à rester fidèles au style, car il est convaincu que les résultats s’acquièrent en jouant du beau football, en ayant la possession de balle, en assiégeant l’équipe adverse. Plus on aura la possession de la balle et plus on jouera dans l’autre moitié du terrain, plus on sera en mesure de créer des occasions de buts. Par la même occasion, moins l’adversaire aura la balle, moins il sera capable de créer du danger. Cela relève du bon sens. Après, il convient de rappeler que lors de la première saison, sur les 46 premières journées, Leeds United a occupé le trio de tête à 45 reprises. L’équipe n’a été classée qu’une seule fois à la 4e place, ce qui prouve sa grande régularité.

En plus d’être interprète, vous officiez aussi comme psychologue auprès des joueurs. De leur point de vue, comment eux ont vécu le football selon Marcelo Bielsa ?

Ma fonction exacte était "discipline coach", un rôle à mi-chemin entre médiateur et psychologue. J’étais chargé d’être à l’écoute des joueurs, de prévenir les conflits et de leur proposer des activités destinées à transmettre des valeurs. Les joueurs ont immédiatement adhéré à la philosophie de Marcelo Bielsa, car il les a convaincus qu’ils étaient capables de produire du beau football. Certes, c’est un style exigeant d’un point de vue physique et mental et les entraînements sont éprouvants. Les joueurs doivent être chaque jour à leur poids de forme et avoir une hygiène de vie irréprochable. Mais tous ont été conquis par la proposition footballistique de Marcelo Bielsa. Il y a une raison à cela, qui va au-delà de l’aspect esthétique : les résultats. Permettez-moi de citer l’entraîneur lui-même : "Les victoires facilitent l’adhésion au style car les êtres humains croient davantage à ce qui leur permet d’avoir du succès."

Pour mieux se rendre compte de l’impact de Bielsa sur Leeds United et la ville, à quoi (événement culturel, politique, pop culture, historique) compareriez-vous cette 1e saison de l’Argentin en Angleterre ?

Je ne dispose pas de la culture nécessaire pour pouvoir émettre une comparaison à cette échelle, mais il suffit de se rendre à Leeds pour voir que Marcelo Bielsa est la personne la plus populaire et la plus aimée de la région. Il y a une raison à cela : il a redonné de la dignité aux supporters qui ont retrouvé la fierté de pouvoir prétendre aux premiers rôles et il leur a surtout donné de l’espoir. Cela n’a pas de prix.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant cette saison ?

Je garde surtout en mémoire les belles émotions vécues à Elland Road, le stade mythique de Leeds, et lors de certains déplacements comme à Aston Villa. Leeds United, sous la direction de Marcelo Bielsa, a produit le plus beau football de la Championship. Je conserve les belles amitiés tissées avec des personnes extraordinaires qui se reconnaîtront. En deux mots : émotions et amitiés. C’était une aventure sportive et humaine extraordinaire.

"Entre la 8e et la 12e place"

Cette première saison de Bielsa à Leeds se finit sur une élimination en playoff. Malgré cet échec, avez-vous senti chez lui et les joueurs une sorte de conviction que la saison suivante se conclurait de manière heureuse ?

Remonter dès la première saison aurait été un exploit extraordinaire, et on a vu que cela s’est joué à rien. Par ailleurs, l’équipe n’a pas été épargnée par les blessures. Lors de certains matchs, les trois latéraux gauche étaient indisponibles en même temps. Mais le "retour à la terre promise" a toujours été un projet sur deux ans et les équipes de Marcelo Bielsa sont en général meilleures la deuxième année car elles ont assimilé le style. Et cela a été le cas, puisque l’équipe a terminé à la première place du championnat le plus difficile au monde car c’est un marathon de 46 journées. Marcelo Bielsa a obtenu le titre avec 10 points d’avance sur le second, ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de la Championship. Il a atteint un record historique pour le club de 93 points, dont 56 % de victoires, soit 28 succès dont 13 à l’extérieur.

Après 16 longues années d’attente, le club est de retour en Premier League, où le niveau sera beaucoup plus relevé. Vous avez cotoyé Bielsa et le connaissez bien, comment pensez-vous qu’il va aborder cette saison : lutter pour le maintien comme Guy Roux, viser les places européennes ou, soyons fous, le titre ?

Je crois que l’objectif raisonnable pour Leeds United est de se maintenir en Premier League et de renforcer l’équipe année après année afin de pouvoir jouer les premiers rôles dans cinq ans. Pour cette saison, vu la qualité de l’effectif, le club devrait pouvoir terminer entre la 8e et la 12e place. Mais le football reste imprévisible et c’est ce qui en fait le sport le plus populaire au monde.