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Cammas et Caudrelier avant le trophée Jules Verne : "C’est une révolution dans la voile"

Publié le

par Lucie Bacon

Entrainement au large du Maxi Edmond de Rothschild avant le Trophée Jules Verne, © Eloi Stichelbaut – polaRYSE / GITANA S.A.

"Des bateaux comme celui-ci, volants, il n’en existe que 3 ou 4 dans le monde."

En attendant de trouver la fenêtre parfaite pour partir à l’assaut des mers, les skippers Charles Caudrelier et Franck Cammas nous ont raconté toute leur préparation et l’enjeu de ce trophée Jules Verne, à bord d’un incroyable bateau volant.

Konbini sports ⎜ Que ressentez-vous à l’approche du départ ? Du stress, de l’excitation ?

Charles Caudrelier ⎜ Ce qui est particulier, avec ce record, c’est qu’on ne sait pas vraiment quand on part. C’est la météo qui décide… Quand on sent qu’une fenêtre arrive, soit elle est parfaite et, dans ce cas, on ne se pose pas de question, soit elle n’est pas parfaite et là, le stress est de savoir si on prend la décision de partir quand même, au risque qu’elle se révèle finalement mauvaise… Cela peut engendrer le fait qu’on rate une autre fenêtre derrière… Le record actuel est si élevé que le choix du créneau de départ est essentiel pour la réussite du projet.

Franck Cammas ⎜ Je ne suis pas particulièrement stressé. L’attente, ce n’est jamais évident, mais il n’y a pas encore eu de stress, car je n’ai pas encore eu de choix difficile à prendre.

Comment cela se passe pour décider du moment parfait pour partir ? Quels éléments prendre en compte ?

Franck Cammas ⎜ Il y a trois critères importants à prendre en compte avant de décider de partir : c’est d’abord le dégolfage – la sortie du golfe de Gascogne – avec l’arrivée vers les alizés, ensuite, c’est la traversée des alizés, puis la connexion avec l’Atlantique Sud. Donc si les trois critères sont au vert, c’est la fenêtre idéale. En début de stand-by, on essaie d’aligner ces trois critères. Puis plus le temps va passer, plus il faudra se contenter de fenêtres moins idéales.

En quoi votre voilier, le Maxi Edmond de Rothschild, est-il particulier ?

Charles Caudrelier ⎜ Il est particulier parce qu’il est volant. C’est le premier maxi-trimaran conçu pour voler en haute mer. Des bateaux comme celui-ci, volants, il n’en existe que 3 ou 4 dans le monde et celui-ci a été le tout premier. Ça va également être la première fois qu’un bateau volant se lance dans un tour du monde pour le trophée Jules Verne. Grâce à la technologie et aux progrès architecturaux, les gains de performance sont très importants. C’est une révolution dans la voile.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un bateau volant ?

Charles Caudrelier ⎜ Le Maxi Edmond de Rothschild, mis à l’eau en 2017, est le premier voilier de cette taille à être capable de voler. Grâce à des appendices en forme de T et à des foils en forme de L, placés sous la coque centrale et sous les flotteurs, le bateau s’élève hors de l’eau dès que l’on dépasse une certaine vitesse. Ainsi, il ne touche l’eau que sur 4 m2 contre 49 m2 en mode archimédien. On est juste portés par des petites "ailes", ce qui réduit énormément le frottement de l’eau sur les coques et nous permet d’aller beaucoup plus vite. Quand on vole, on gagne 15 % de vitesse, environ : on atteint facilement 45 nœuds (soit 83 km/h) et 40 nœuds de moyenne sur de longues phases.

Comment se prépare-t-on physiquement pour un tel périple ? Y a-t-il aussi une sorte de préparation mentale ?

Franck Cammas ⎜ Notre préparation technique a eu lieu en amont de notre début de stand-by le 1er novembre, depuis la remise à l’eau du Maxi Edmond de Rothschild en juin, grâce à de longues sorties d’entraînement au large, en équipage. Concernant le physique, il n’y a pas de préparation spécifique, puisque nous faisons du sport tout au long de l’année.

Désormais, dans la période de stand-by, nous limitons les navigations, car nous ne voulons pas risquer de casse avec le bateau ou heurter des choses. Nous nous limitons à de petites sorties, peu denses, mais qui nous permettent tout de même de garder un lien. À terre, nous continuons notre préparation physique. Moi, je continue à faire du vélo.

Charles Caudrelier ⎜ Nous avons la chance d’avoir une salle de sport dans la base Gitana et nous essayons de pas mal l’utiliser. Nous faisons aussi beaucoup de vélo à côté, même si nos sorties sont plus limitées à cause du confinement. Nous ne pouvons plus aller dans l’eau, pratiquer des sports qu’on aime bien (le kite, par exemple), alors que c’est un bon moyen de se vider la tête, mais bon, tout le monde est logé à la même enseigne. On a la chance, en tant que sportifs professionnels, de pouvoir quand même s’entraîner légalement.

Vous êtes une équipe de 6, comment les rôles sont-ils répartis ? Avez-vous déjà tous navigué ensemble ?

Franck Cammas ⎜ Nous avons mis en place un système de rotation, où chacun peut endosser tous les rôles. Dans le pilotage, on est assez polyvalent. Après, chacun a des compétences particulières et des spécialités qu’il assume de son côté. Par exemple, David Boileau suivra la maintenance du bateau et des systèmes, Yann Riou s’occupera des images, moi, je ferai la météo…

L’équipage du Maxi Edmond de Rothschild.

En revanche, à chaque manœuvre, on a tous une organisation bien établie. Pour les manœuvres où tout le monde est sur le pont, chacun a son rôle précis. Nous fonctionnons avec un système de quarts. Un quart type correspond à deux hommes sur le pont (un qui barre ou qui est responsable du réglage du pilote automatique et l’autre qui est en stand-by au réglage et qui gère l’équilibre du bateau) et un autre homme en stand-by en haut si besoin. Les trois autres sont en bas, deux dorment et le 3e est en stand-by.

Charles Caudrelier ⎜ Beaucoup de manœuvres nécessitent que nous soyons tous sur le pont, notamment les manœuvres de changement de voile d’avant, ça, on va le faire tous ensemble. Dans ce cas, nous réveillons les autres… Avec notre système de quart, comme l’explique Franck, toutes les heures, il y a une personne qui change. Cela fait qu’on arrive quasiment tous à se croiser, mais par exemple, Franck et moi sommes en opposition, c’est-à-dire que nous ne sommes jamais actifs en même temps. Bon, on se croise quand même, l’espace de vie n’est pas si grand que ça…

La pandémie a-t-elle eu des conséquences sur votre préparation ?

Charles Caudrelier ⎜ C’est sûr que cette pandémie a eu des conséquences dès le début de l’année pour notre sport, puisqu’on a mis le bateau à l’eau plus tard que prévu. La course à laquelle devait participer la Gitana Team en mai (The Transat) – et pour laquelle Franck aurait été seul à bord – a été annulée. Forcément, on a moins navigué. Donc cette année, oui, tout était plus compliqué. Pour préparer le bateau, c’était plus long également, car nous ne pouvions pas travailler en équipe complète, mais un système de roulement a été mis en place à la base Gitana. Forcément, cette pandémie est un frein, mais c’est le cas pour tous. Il faut savoir s’adapter !

Franck Cammas ⎜ Doit-on arrêter toutes les activités humaines autour de la pandémie ? Je ne pense pas. Il faut continuer ce qui peut l’être quand cela ne met pas de gens en danger. En ce qui nous concerne, tant que nous sommes autonomes sur le bateau, c’est le cas. Nous-mêmes faisons les choses bien pour ne pas nous mettre en danger. Donc pour moi, il n’y a pas de raison d’arrêter ces activités-là. La voile et la course au large sont nos activités professionnelles.

Qu’emportez-vous avec vous, outre le matériel ?

Charles Caudrelier ⎜ Nous essayons d’être le plus léger possible, donc nous nous limitons à nos affaires nécessaires. On essaie d’apporter un peu de bonne nourriture, c’est surtout ça qui pèse, mais ça permet de se faire un minimum plaisir. Pour les vêtements, nous avons convenu d’une liste avec un nombre maximum de pièces et ça nous donne un poids, en comptant nos cirés, de 10-12 kg.

Franck Cammas ⎜ Ce qu’on emmène également, ce sont des liseuses, pour avoir pas mal de lecture (c’est plus light que des livres). Certains ont des casques et écoutent de la musique ou des podcasts.

Quelle est votre plus grosse crainte en mer ?

Charles Caudrelier ⎜ Perdre quelqu’un, ça, c’est évident, puis chavirer. Le chavirage est quelque chose à laquelle on pense tout le temps. À chaque fois que tu prends ton quart s’il y a un peu de vent.

Franck Cammas ⎜ Les contacts avec des objets dans l’eau aussi ! C’est quelque chose qu’on ne peut pas voir, même avec nos appareils qui nous aident, on peut toujours toucher quelque chose et cela peut être complètement rédhibitoire pour la performance du bateau.

Et ce qui vous anime, la raison pour laquelle vous partez à l’assaut des océans ?

Charles Caudrelier ⎜ On aime faire ce qu’on fait. On est venus à la voile par passion. C’est une passion avant d’être un métier. On aime la mer, on aime les bateaux. Ce qui est passionnant également, dans ce projet, c’est le côté technique du bateau. Comme c’est le premier bateau volant, c’est très intéressant, on est dans la découverte, c’est très motivant. Donc ce sont tous ces ingrédients-là… Puis ça reste une aventure, malgré tout. Il n’y a plus beaucoup d’aventures aujourd’hui…

Franck Cammas ⎜ Faire le tour du monde est une réelle motivation. Le tour du monde en dehors de toute compétition et performance est quand même quelque chose qui n’est pas anodin. On en retire beaucoup de choses, beaucoup de souvenirs.

Pensez-vous battre le record de 40 jours et 23 heures ?

Franck Cammas ⎜ Le record actuel est un monument et la performance accomplie par Francis Joyon et ses hommes n’est vraiment pas facile à battre, mais c’est bien ce qui rend le challenge super excitant ! Nous savons qu’individuellement, nous devrons repousser nos limites très loin pour arriver à une performance collective.

On peut résumer en trois grands points les ingrédients nécessaires pour battre le record. En un, je dirais la performance du bateau, en deux, la fiabilité et pour finir, la météo. Concernant le Maxi Edmond de Rothschild, nous sommes aujourd’hui au niveau que nous nous étions fixé, ce qui est positif. Pour la fiabilité, l’équipe a beaucoup travaillé dans ce sens et maintenant, ce sera à nous de savoir où mettre le curseur et de gérer le bateau en conséquence. La météo est peut-être la partie la plus aléatoire de notre histoire. En 2017, Francis Joyon et son équipe ont bénéficié d’une fenêtre incroyable, dont ils ont su tirer le meilleur parti.

Charles Caudrelier ⎜ C’est un beau chrono. Francis Joyon a bénéficié d’un enchaînement fabuleux, mais bon, j’ai bien regardé toute sa trajectoire et ses temps de passage. Finalement, il est très rapide dans l’océan Indien et dans la remontée de l’Atlantique, mais dans la descente de l’Atlantique, on peut gagner du temps. Il a très bien exploité le potentiel de son bateau et tenu des moyennes assez dingues dans le Grand Sud. On a la chance d’avoir un bateau plus rapide et donc des chances de le battre. C’est un très beau record, mais pas imbattable si les différents ingrédients sont au rendez-vous.

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