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On a discuté avec Jade Fehlmann, danseuse déterminée, inspirée et inspirante

Publié le

par Ana Corderot

© Jade Fehlmann

"Selon moi, l’inspiration est source de vie, c’est comme l’espoir. Sans cela, tu n’inventes et n’avances plus."

Toujours en mouvement, tant d’un point de vue personnel qu’artistique, la danseuse Jade Fehlmann nous a confié, avant de s’envoler pour Dakar, son rapport à la discipline et la façon dont elle envisage son futur. Elle a partagé pour nous son parcours et le chemin qu’elle était en train d’accomplir en tant que femme. En l’écoutant, on a compris combien la musique du corps pouvait tous nous guérir.

Konbini Sports ⎪ Tu peux te présenter pour celles et ceux qui ne te connaissent pas ?

Jade Fehlmann ⎪ Je m’appelle Jade, j’ai 25 ans et je suis originaire d’Alsace. Ça va faire huit ans que je me suis installée à Paris pour la danse. Entre les formations et les battles (concours entre danseurs), j’ai réussi à concrétiser mon projet et devenir danseuse professionnelle. 

D’où t’est venue cette envie de danser et d’en faire ton métier ?

J’ai toujours été une grande sportive. Pendant un moment, je faisais de l’athlétisme, du volley à haut niveau, de la gymnastique… puis j’ai fini par tomber sur la danse. Je pense honnêtement que j’ai toujours eu ça en moi. On avait pour habitude d’écouter de la musique H24 avec ma mère. Très rapidement, j’ai eu cette connexion physique avec la musique. Quand je lui demande maintenant si je dansais à l’époque, elle me répond que j’étais une "boule d’énergie" et qu’il fallait constamment que je fasse quelque chose de mon corps. Finalement, ça n’a pas trop changé… [Elle rit.] Je suis encore une hyperactive !

"Je suis en perpétuelle évolution"

Tu as l’air d’avoir une relation assez fusionnelle avec ta mère, tu la considères comme une inspiration ?

Oui, c’est vraiment ça, elle a inspiré ma façon d’appréhender la danse via la musique. On écoutait de tout à la maison. De Coldplay à Compay Segundo (Buena Vista Social Club) en passant par Red Hot Chili Peppers ou Mc Solaar. Grâce à elle, j’ai découvert un panel de musique hyper diversifié et très rythmé. Puis j’ai moi-même commencé à écouter du rap ou du R’n’B, Tragédie, forcément, ou à l’ancienne, Willy Denzey…

Et tu penses que ces musiques ont influencé ton style de danse ?

Oui, la musique a toujours influencé ma façon de danser. Je suis quelqu’un d’hybride et je ne m’arrête pas à un style de danse, je suis toujours dans la recherche de nouvelles sensations. Même si je retrouve mes racines dans le hip-hop, je suis en perpétuelle évolution, je ne mets pas de barrières. Disons que j’ai une passion pour l’intelligence du mouvement, j’aime découvrir et comprendre comment le corps peut bouger. Par exemple, j’ai récemment obtenu mon diplôme de professeur de yoga, ce qui me permet d’analyser encore mieux mes sensations et d’aller au-delà du mouvement.

Comment as-tu appris à danser, de façon autodidacte ou académique ?

J’ai un bagage académique, je ne suis pas totalement autodidacte. J’ai commencé par un bac littéraire option danse contemporaine, puis j’ai basculé sur l’Académie internationale de la danse. J’ai eu mon EAT danse contemporaine et j’ai enchaîné sur des tournées avec des compagnies. Certains projets ont marché, d’autres pas. Ce côté autodidacte je l’ai, c’est certain, puisque j’apprends par moi-même mais je m’inspire beaucoup des autres. Selon moi, l’inspiration est source de vie, c’est comme l’espoir. Sans cela, tu n’inventes et n’avances plus. J’ai ce truc-là, plus fort que moi, lorsque j’entreprends quelque chose, je vais le chercher à la source, pour me dire que je l’ai vécu et que c’est concret. J’apprends continuellement, en répétant et en regardant mes pères et mes sœurs de la danse.

"L’inspiration est source de vie, c’est comme l’espoir"

Tu parles de tes pères et de tes sœurs, pour toi, la danse, c’est comme une famille ?

Oui, la danse c’est une petite famille soudée. C’est en partie grâce à eux que je m’enrichis. Je parle beaucoup avec mes pères du hip-hop, j’échange, je vais prendre leurs cours. Ma sœur, Mufasa [Sandrine Lescourant], une chorégraphe incroyablement rayonnante, que j’ai connue lors d’un de ses cours et, de fil en aiguille, on est devenues amies. Et c’est aussi ça la danse, quand tu crois en les autres et en toi, le chemin se fait fluide et tu te crées un bel entourage.

Donc tu considères que ta pratique doit se faire en groupe ou de façon personnelle ?

De manière générale, on a beau être solitaires, on en revient toujours à vivre ensemble, parce que les autres sont essentiels. Au sein de mon métier, j’ai fait partie de groupes, mais j’en suis sortie, parce que ça ne me convenait plus. Non pas parce que ces personnes ne m’apportaient pas, au contraire je suis tellement reconnaissante pour tout ce qu’ils et elles ont fait pour moi. Seulement, j’ai senti, au fond, qu’il fallait passer à autre chose. Je consacre toute ma vie à la danse, et c’est pour moi une quête quasi spirituelle. Cela me demande d’être à l’écoute de ce que je ressens, d’être sincère avec moi-même et avec les connexions que je crée. Si, au fond de moi, je ressens le besoin de tracer seule, je le ferai.

Et dans cette quête, quel est ton rapport à ta féminité ?

Il y a vraiment cette idée d’un trajet de femme indépendante. Je suis féministe et dans le milieu artistique, dans la danse hip-hop qu’on sait masculine, la femme n’est pas encore là où elle devrait être. À mon humble échelle, je veux montrer que c’est possible de faire sa place. Durant un de mes solos, intitulé Suis-je, je termine en enlevant mon haut. En ôtant cette peau de fringue, je transmets les marques d’un corps de femme libre en danse. C’est cette liberté d’action que je veux porter et partager dans le monde de la danse. Je ne veux plus que l’on me reconnaisse seulement parce que je suis une danseuse femme, mais que l’on m’appelle parce que je suis Jade et que j’ai tellement plus à offrir. 

Dans ta discipline, où tu investis l’espace, t’es-tu sentie frustrée par ce qui se passe actuellement ?

Durant le premier confinement, ça a été, parce que j’avais une routine. Tous les jours, je faisais du yoga, je dansais parce que je suis déterminée, mais le deuxième confinement était plus difficile. On continue de nous bloquer, l’espace nous est restreint. Pourtant, le cerveau va mieux quand le corps bouge. Voyager, s’évader, c’est primordial et cela me manque cruellement. C’est pourquoi je vais continuer de danser, puisque cela me permet de lever le pied sur cette réalité noire, je suis dans ma bulle et à la fois dans le moment présent, c’est vital.

Comment envisages-tu l’avenir ?

Tout ce que l’on vit m’a convaincue que j’avais envie d’aller là où mon instinct me portait et d’avancer à mon rythme. Je vais poursuivre mon apprentissage via autrui et le voyage. Comme aujourd’hui, où je pars à Dakar pour quelques semaines, afin d’apprendre des danses traditionnelles. J’avais besoin de ça, on a tous besoin de vivre normalement. De respirer, de rester au plus près des gens, au plus près de soi. Un souvenir me vient dernièrement avec ma mère, où l’on a dansé, échangé et c’était doux et simple. Ce sont ces moments-là qui importent, ceux où tu es libre avec ton corps et ton cœur.

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