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L’œil du footix : "Je suis parti pisser pendant la séance de tirs au but"

Publié le

par Lucie Bacon

REUTERS/Franck Fife

"Lenglet, j’ai pensé que c’était une blague, qu’il y avait un Anglais qui était rentré sur la pelouse et qui s’était planté."

Bonjour, je m’appelle Aurélien, je ne regarde jamais le foot, à part les Coupes du monde et les équipes nationales. Pour le reste, je ne suis absolument aucun club, à part celui où je suis né, mais où il n’y a personne qui joue en vrai, on ne va pas se mentir… J’ai perdu ma voix parce que je suis allé voir le match France-Suisse dans un bar à Belleville avec une équipe de copains, et c’était pire que Fast and Furious, c’était vraiment exceptionnel en termes d’explosifs.

Et voilà, je n’ai pas très bien compris ce match, ce qu’il s’est passé. Je ne pensais pas qu’on se ferait taper par la Suisse, mais j’ai trouvé que c’était quand même un très bon divertissement, parce qu’il s’est passé plein de choses. Est-ce que je suis fâché ? Pas vraiment. Je suis fâché contre les gens qui sont fâchés contre Mbappé, puisque je pense que le problème ne vient pas de lui mais de la tactique.

"Je suis fâché contre les gens qui sont fâchés contre Mbappé"

Moi, je n’y connais rien, et je n’ai absolument rien compris. J’ai l’impression qu’il y avait un mur au fond. Puis ce fameux personnage, Lenglet, que je ne connaissais pas. Quand les commentateurs ont commencé à en parler, j’ai pensé que c’était une blague, qu’il y avait un Anglais qui était rentré sur la pelouse et qui était dans notre équipe mais qui s’était planté. Apparemment, on ne sait pas où est Bucarest et Budapest, donc je ne sais pas, peut-être qu’il pensait qu’il était à Wembley le mec, parce que tous les Anglais jouent à Wembley de ce que j’ai compris.

Donc lui, je n’ai pas vraiment compris ce qu’il faisait. Je pense que lui non plus ne savait pas ce qu’il faisait. Sinon, j’ai eu l’impression que c’était comme si Deschamps avait décidé de mettre tous les joueurs à un autre poste. Donc ils ne savaient pas trop où ils allaient, ils couraient un peu partout et on ne savait pas trop pourquoi. J’ai eu l’impression de voir un nouveau match, une nouvelle équipe.

Tu en veux à Didier Deschamps ?

Non, parce que je suis un footix. J’ai trouvé que c’était sympa ce show, en fait. Mais en effet, je ne comprends pas pourquoi on ne met pas tous les atouts possibles pour gagner, pourquoi on essaye encore de faire des tests. Je ne comprends pas pourquoi un joueur qui n’a jamais joué encore sur cet Euro avec l’équipe de France se retrouve titulaire sur une phase finale.

"Sur le but de Pogba, je me rappelle avoir lancé une bière en l’air comme un dingue"

Donc, pour récapituler un peu ce match, on est mené à la mi-temps, ensuite Lloris arrête un penalty…

Incroyable.

Puis Benzema met un doublé…

C’était fou. C’est ça qui est beau avec le foot, surtout pour un footix comme moi. On se rend compte que tout peut changer en quelques minutes. C’est très différent de tous les autres sports, où très régulièrement c’est le meilleur qui gagne parce qu’il y a une sorte de progression sur un match. Dans le basket, dans le handball, il y a des gros scores. Si tu as été nul au début, ça se ressent à la fin puisque tu as un écart qui se creuse alors que dans le foot, non.

Avec le foot, dans les dernières minutes et même dans les arrêts de jeu, tout peut changer. Et là, l’aspect psychologique était intéressant, un peu dramatique. Et je trouve que la France a bien joué ce côté dramatique. C’était assez fort parce qu’ils étaient menés au score, Lloris arrête un péno, on remonte à 2-1, puis 3-1 avec un but de Pogba complètement fou. Je me rappelle avoir lancé une bière en l’air comme un dingue. Et puis après, cata.

On mène 3-1 à 10 minutes de la fin, tu nous imagines plus loin dans la compétition à ce moment-là ?

Non, j’ai peur parce que je me rends compte qu’à chaque fois que les Suisses ont une action, ils mettent un but. Et donc je me dis que ce n’était pas possible d’être sûr de gagner avec cette possibilité de prendre des buts à tout moment. C’est ce qui se passe et on arrive en prolongation. Je ne suis pas serein du tout car je sais qu’en France, en prolongation, on est à chier. Et quand il y a eu les tirs au but, j’ai carrément quitté la salle.

Tu n’as pas regardé la séance ?

En 2006, ça m’a tué. Et 2016, je me suis carrément énervé après la prolongation. Pour moi, la prolongation, c’est déjà la fin. Je suis pour le retour du but d’or. Je suis un footix, mais je sens qu’il y a une perte psychologique du fait que tout le monde s’attend aux tirs au but, donc ça ne joue pas vraiment. Ça essaye de s’économiser en se disant qu’on va tirer ces putains de tirs au but. On joue sans jouer pendant 20 minutes, on se retrouve aux tirs au but et pour moi, c’est comme lancer une pièce ou jouer au dé. Ce n’est pas possible. En fait, c’est toujours les meilleurs qui perdent les tirs au but. Ça n’a pas de sens pour moi.

Donc tu n’as pas regardé ?

Je regardais, mais en fait c’est le moment où je suis allé pisser. Car c’est un gros problème d’aller pisser dans ce bar, il fallait faire la queue pendant 45 minutes. Donc j’y suis allé car ça me crispe trop. En vrai, je pensais que ça allait être Kimpembe qui allait rater. Griezmann et Benzema étaient sortis et ça faisait deux choix en moins qui pouvaient donner une force. Parce que si tu avais sur les cinq premiers tireurs Benzema, Pogba, Mbappé, Coman, tu te dis que tu vas être tranquille.

Surtout avec le match de Benzema, peut-être que ça aurait changé la psychologie de l’équipe s’il avait tiré, parce qu’on sent qu’il est là, qu’il pousse. Lui, il voulait gagner ce match et je pense que là, il fallait que les 11 aient envie de marcher contre la tactique, contre l’autre, ce que les Suisses ont bien fait en plus, ils sont rentrés dans le but. Tu ne peux pas aller contre ça. Après, il y a un délire de fatalité dramatique.

Mais bon, je suis un peu énervé contre les supporters français. Moi, je n’y connais rien en foot, je ne suis pas Mbappé en club, je l’ai vu sur quatre matches. Pour moi, ça reste le mec qui était quasiment à la hauteur de toutes les actions. Dès qu’il y a une accélération, dès que les équipes d’en face sont dans la merde, c’est grâce à Mbappé, Griezmann et Benzema… Tu ne peux pas l’enlever du tableau. Après il n’a pas mis de buts, OK, mais il a quasiment mis toutes les passes décisives. Je trouve ça débile de se focaliser sur lui et de prendre une photo à un moment où il a l’air pas bien. Les gars, vous ne savez pas, vous n’êtes pas sur le terrain, moi non plus.

Il y a un truc que j’avais retenu, après le match contre la Hongrie. Griezmann est passé direct dans la zone mixte et tu sentais que le gars n’avait pas préparé ce qu’il allait dire. Dans ce qu’il disait, le mec était touché. Ce n’était pas la langue de bois habituelle. Il disait : "Moi, j’ai eu trop chaud, j’étais perdu. Le stade était plein, on n’était pas habitué, on joue en pleine journée. En fait, on a plus l’habitude. D’habitude, on se parle, là on savait plus où on était."

C’est là que je me suis dit, en tant que footix, en fait je ne suis jamais sur un terrain de foot, je suis toujours sur un putain de canapé ou avec des mecs en train de boire des bières. Je ne suis pas avec ces gars-là. En fait, une physionomie du match, ça se joue à un millimètre près. Tu sais, comme la Formule 1, tu perds 10 secondes et les mecs d’en face, si c’est le moment où ils en profitent, tu ne peux rien faire contre ça. C’est le drame de ce truc mais c’est ça qui est beau et c’est ça qui fait que tout le monde va voir les matches. Quand les gens me disent "je n’aime pas le foot, je m’en fous", je dis "bah c’est dommage".

C’est pour ça que je suis un footix accompli et que je suis bien content de regarder ce genre de compétition. En tout cas, je ne suis pas énervé du tout contre l’équipe de France, je pense quand même que sur les 20 dernières années, on a eu deux Coupes du monde et une Coupe d’Europe. On est allés deux fois en finale. On a une équipe qui gagne sur plusieurs générations, comme quasiment aucune autre nation européenne, voire mondiale. Et franchement, je préfère qu’ils perdent en 8e contre la Suisse plutôt qu’on se retrouve en finale contre les Anglais et qu’on perde sur un tir au but éclaté comme l’Italie en 2006.

"Je préfère être un footix et être sympa avec les gens que d’être un mec qui s’y connaît et de tirer à balles réelles sur des mecs qui sont sur le terrain à courir pendant deux heures"

Par exemple, la Coupe du monde 2018, je ne suis pas allé la voir avec des gens. J’avais trop peur de perdre. Je ne voulais pas y aller et me retrouver comme les deux dernières fois à regarder les gens dans les yeux et dire "ah bah, c’est bien on est deuxièmes". Je préfère qu’on s’arrête maintenant, chacun son tour.

Et tu aimerais voir Zizou toi à la tête des Bleus ?

Ça serait cool de voir Zizou, après, moi, ça ne me dérange pas si Deschamps reste. Je n’y connais vraiment rien, je ne sais pas si le système influence autant le jeu. Tu as aussi beaucoup l’effort, ça se voyait que beaucoup étaient blessés. Le fait que des mecs comme Benzema ou comme Griezmann ne restent pas jusqu’à la fin de la prolongation, alors que c’est un match à élimination et qu’on sait que c’est fini sinon, ça veut dire quelque chose sur leur état de forme.

On a l’impression qu’on repart dans un délire comme s’ils avaient joué un foot normal pendant deux ans. Mais il y a eu le Covid, ils ont été bloqués pendant combien de temps ? Moi, ça me paraît normal que cet Euro soit bizarre. Et justement, là où je pensais qu’après le Covid, les gens seraient un petit peu plus sympas avec tout ce qui est sport collectif, on retombe dans nos travers en disant "l’équipe de France, elle devrait tout le temps gagner". Mec, ça n’existe pas ! Même le Brésil s’est pris 7-1 contre l’Allemagne alors qu’on dit que c’est la plus grande équipe du monde.

Donc je préfère être un footix et être sympa avec les gens, que d’être un mec qui s’y connaît et de tirer à balles réelles sur des mecs qui sont sur le terrain à courir pendant deux heures. Et parfois, ce n’est pas le jour, c’est tout. Ce n’est pas parce que tu trouves qu’ils sont nuls qu’ils le sont. Ils le savent déjà, je sais que Mbappé n’a pas dormi pendant cinq jours. Il le sait, il n’y a pas besoin d’en rajouter.

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