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Les jeunes sont-ils (vraiment) responsables du foot qu’on nous prépare ?

Publié le

par Tidiany M'Bo

Photo by Thomas Serer on Unsplash

Ciblée par les décideurs du football, la nouvelle génération de fans est régulièrement décriée par sa devancière. À raison ?

"La génération Z pourra payer dans moins de cinq ans. Mais est-ce que ce que nous leur offrons aujourd’hui correspond à ce qu’ils veulent ? Nous devons leur proposer des compétitions excitantes." À travers cette formule datée d’il y a quelques semaines, Andrea Agnelli, alors président de l’ECA et leader d’opinion des puissants clubs européens, avait levé le voile sur l’approche qui régit une grande partie des décideurs de ce sport. Une approche qui s’est matérialisée (sans succès) par la tentative d’instauration d’une nouvelle compétition, la Super Ligue, censée répondre au défi des nouvelles consommations plus qu’à l’intérêt sportif.

La sémantique d’Agnelli est équivoque, et ne peut s’apparenter à un simple détail pour des dirigeants de ce niveau. Ces derniers n’évoquent plus ni la passion, ni l’adhésion, ils parlent d’abord de conquête, d’offre, de consommation et de lois de marché. Ils opposent le football d’hier et celui de demain, comme s’ils n’avaient rien à voir et ne se nourrissaient pas l’un l’autre. Agnelli adopte la rhétorique d’un président de multinationale en s’adressant à une base populaire qu’il considère comme des consommateurs avant d’être des adhérents. Il omet que sans assentiment, il n’y a pas d’adhésion, et que sans adhésion, il n’y aura plus de public, et donc plus de marché.

Haro sur les jeunes

Depuis quelque temps, il est de bon ton de critiquer les jeunes et leur mode de consommation du football. De les désigner comme les responsables de la mutation en cours de ce sport, et de son "expérience spectateur". On prétend vouloir les séduire, au sein des clubs, dans les médias, chez les annonceurs, sur le Web… Mais, paradoxalement, on vomit leur mode de consommation, leurs nouvelles habitudes, leur addiction au digital. Le fait qu’ils se contentent de "highlights" et non plus de matches entiers. Le fait qu’ils supportent des joueurs, avant même des clubs. On leur en voudrait presque de ne pas "consommer" de la même façon que nous, il y a quelques années. Mais qu’a-t-on fait pour leur apprendre à mieux "consommer" ?

Comme trop souvent, nous avons fait l’économie de l’éducation avant de nous insurger, des années plus tard, face aux comportements que ces choix auront engendrés. En fait, on parle comme des vieux cons qui font porter à cette nouvelle génération la responsabilité d’une orientation qu’elle n’a pas décidée. De décisions qui ne sont pas les siennes.

Comment reprocher aux jeunes, par exemple, d’aimer ce sport à travers le prisme d’un joueur et non plus forcément d’un club, quand ce même club érige, par stratégie marketing, le joueur au-dessus de sa propre force institutionnelle ? Quand ces mêmes clubs axent leurs politiques sportives et leurs modèles économiques sur la toute-puissance de l’individu ? Quand la data et la statistique agissent à ce point quotidiennement sur la course aux records personnels et notre perception globale ? L’individualisation du football n’est pas un phénomène nouveau, mais elle a gagné du terrain avec le plein assentiment de ses acteurs.

La question de l’universalité

Au fil des années, regarder du football est devenu un luxe. Un peu comme avoir un jardin, ou une voiture. C’est quelque chose d’accessible et d’ordinaire pour ceux qui ont grandi avec. C’est devenu encore plus inaccessible pour de plus en plus d’autres. Notre génération, celle des 30 ans et plus, a germé avec un foot partiellement accessible à la TV ; un peu de Ligue des champions en clair, l’équipe de France et les Coupes nationales comme patrimoine. Une petite lucarne qui faisait l’effet d’un appel d’air pour les compétitions plus "confidentielles".

Aujourd’hui, le foot disparaît des foyers comme une tradition séculaire qui se meurt. Le foot en streaming illégal s’est engouffré, non par choix des suiveurs, mais parce que le foot à la TV est devenu hors de prix pour le plus grand nombre, pour les parents, pour des gens qui ont relégué le loisir loin derrière les priorités vitales de leur quotidien. La nouvelle génération a grandi avec le foot en streaming et en clips, tout simplement parce qu’elle n’avait pas le choix. Or, si vous ne donnez pas à un enfant le goût de lire, quel est le sens de lui proposer, une fois majeur, une saga en six tomes, quand bien même elle serait formidablement bien écrite et pensée ?

Un grand homme politique français a dit un jour, au sujet de l’écologie, "notre maison brûle, et nous regardons ailleurs". À force de se concentrer sur la façon d’étendre son empire tentaculaire, le football et ses dirigeants ont détourné le regard, oubliant l’importance de l’éducation et de l’accessibilité de leur sport au plus grand nombre. Or, c’est là-dessus que repose son universalité… et donc son succès. Pour les anciens comme pour les plus jeunes. 

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