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Vahine Fierro : "C’est important que l’on soit dans les mêmes compétitions que les hommes"

Publié le

par naomiclement

Vahine Fierro à Teahupoo © Ben Thouard

Rencontre avec le nouvel espoir du surf français.

Unique étape française et avant-dernière étape du circuit Challenger Series 2021, le Roxy Pro s’est déroulé du 16 au 24 octobre derniers sur le spot des Culs nuls d’Hossegor. Parmi les Françaises qui ont pris part à la compétition : Johanne Defay, Pauline Ado, mais également Vahine Fierro, qui s’est imposée jusqu’en quarts de finale.

Du haut de ses 20 ans, cette athlète originaire de Huahine (Polynésie française) est considérée comme l’une des grandes promesses du surf tricolore. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil à son compte Instagram pour le comprendre : son style et son aisance sur des spots aussi complexes que Teahupoo forcent le respect.

Entre deux sessions, Vahine nous a accordé un moment pour retracer son parcours, aborder l’arrivée des Jeux olympiques 2024 sur son archipel et partager sa vision du surf féminin.

Konbini Sports | Hello Vahine, et bravo pour ta performance au Roxy Pro. J’imagine que ça t’a fait du bien, de retrouver les compétitions après ces derniers mois très étranges ?

Vahine Fierro | Oh oui, complètement ! Je ne suis pas super satisfaite des deux derniers résultats que j’ai faits, mais je suis quand même super motivée à l’idée de reprendre les compétitions et d’être revenue à Hossegor, d’autant que le banc de sable était très joli pour la compétition !

Tu sais, quand on vient de Tahiti, on est assez méticuleux sur les conditions [rires], donc j’essaie toujours de rester neutre quand je viens en France, pour éviter de me dire : "Oh non les vagues sont dures !" Je fais toujours en sorte d’accepter les conditions que la mer nous offre, et de garder cette mentalité dans mes séries.

Tu es déjà venue plusieurs fois surfer le spot des Culs nuls, où s’est déroulé le Roxy Pro. Quel est ton rapport à ce spot ?

J’ai passé trois mois en début d’année ici, donc j’ai eu le temps de me familiariser davantage avec les vagues, de m’amuser un peu plus dans l’eau… Je peux enfin dire que j’ai passé assez de temps ici pour me sentir confiante !

Je te pose la question car je sais que tu es plutôt habituée aux vagues de la Polynésie française, où tu as grandi et vis toujours aujourd’hui. J’imagine que le surf est entré très tôt dans ta vie ?

Je viens d’une île qui est située juste à côté de Tahiti, qui s’appelle Huahine, où j’ai grandi entourée de la mer. Mes parents m’ont poussée vers le surf assez tôt. Mon père surfait déjà, et ma mère faisait du boogie, elle s’est mise au surf en même temps que moi.

Ceci dit, ce n’est pas quelque chose auquel j’ai accroché dès le début. Enfant, j’étais davantage attirée par… la montagne, j’aimais bien jouer dans les arbres tout ça [rires]. Mais mon rapport au surf a commencé à changer vers mes 8 ans, quand mes petites sœurs sont arrivées et qu’on a commencé à aller à l’eau ensemble, tous les jours après l’école. Le fait d’être avec elles, ma famille, mes amis… C’est ça qui m’a fait accrocher.

À ce moment-là, c’était encore quelque chose que je faisais juste pour le plaisir, ce n’était pas sérieux : je ne suivais pas d’entraînement particulier. À l’âge de 12 ans, mon père m’a proposé de me lancer dans les compétitions, mais je n’aimais vraiment pas ça au début : pour moi, ça voulait dire que je devais me battre contre les autres, alors que je voulais juste prendre du plaisir.

Mais j’ai fini par changer d’avis, et j’ai fait ma première compétition à 14 ans, ce qui est super tard si l’on compare aux autres surfeuses pros, qui en général commencent dès l’âge de 8 ans ! Ça a été un départ tardif, au début je perdais beaucoup… mais j’ai fini par y prendre goût, et à rattraper mon retard. Ce qui m’a plu, c’est le fait de me mettre des objectifs. C’est comme ça que j’ai commencé ma carrière dans les compétitions locales.

C’est à ce moment-là que tu as quitté Huahine pour t’installer à Tahiti ?

Exactement. J’ai pris la décision d’y aller car il n’y a pas de lycée sur mon île, et pas non plus de vague de plage – or, pour réussir dans les compétitions, il fallait absolument que je m’entraîne dans les conditions de plage. Donc j’ai bougé à Tahiti, où je surfais et allais à l’école en même temps. Je suis allée jusqu’au bac… Et c’est à cette période-là que Roxy m’a repérée.

J’avais 16 ans. J’ai commencé à avoir de meilleurs résultats, à enchaîner les compétitions, dont le Tour Junior, les ISA, j’ai fait vice championne du monde junior aux ISA 2016… Et en 2018, j’ai gagné le titre de championne du monde junior, terminant au passage ma carrière de junior puisque j’ai eu 18 ans dans la foulée ! Après ça, je me suis lancée dans le QS, et j’essaie à présent de me qualifier.

"J’ai toujours été fan de Kelia Moniz et Stephanie Gilmore"

Est-ce qu’il y a des surfeuses qui t’ont inspirée à emprunter cette voie ?

J’ai toujours été fan de Kelia Moniz [double championne du monde de surf longboard, ndlr] et Stephanie Gilmore [septuple championne du monde de surf, ndlr]. Ce sont deux surfeuses que je regardais beaucoup en grandissant, et que j’ai toujours admirées pour leur façon d’être et pour leur style. Je m’inspire beaucoup du surf de Stephanie Gilmore. D’ailleurs, pour la petite anecdote : comme je suis goofy et qu’elle est regular, il m’arrive parfois d’inverser le sens des vidéos pour qu’elle soit en goofy et que je puisse mieux l’imiter ! Je l’admire à ce point [rires] !

Depuis cette époque, comme on le disait tout à l’heure, il s’est passé beaucoup de choses pour toi : tu as remporté plusieurs titres, tu as beaucoup voyagé avec le team Roxy, et je sais que tu t’entraînes pour les Jeux olympiques de 2024. Peux-tu nous raconter un peu à quoi ressemble ton quotidien en ce moment ?

Quand tu pratiques un sport comme le surf tous les jours, les pauses sont super importantes. En général, je me prends une journée par semaine pendant laquelle je ne vais pas à l’eau – enfin, sauf s’il y a des conditions incroyables… Sinon, une journée typique ressemblerait à ça : je me lève, je m’échauffe et je m’étire, car c’est important de prendre soin de son corps pour qu’il dure sur le long terme. Surtout quand tu surfes en combinaison, ton corps a tendance à devenir raide très vite… Après ça, je vais surfer, je reviens à la maison, je mange ; ensuite, soit je fais un entraînement physique, soit je fais un autre sport comme une randonnée ; et je termine la journée par une deuxième session. J’adore aller surfer au sunset, c’est ma session préférée…

Et j’imagine que les couchers de soleil chez toi doivent être vraiment fous…

Oui, c’est rare que je rate une session à cette heure-là !

"J’espère vraiment que les Jeux ne vont pas abîmer [Teahupoo]"

On parlait à l’instant de ton quotidien, et cette année il y a un documentaire qui s’est immiscé dans ta vie : c’est De mer en filles, de Sébastien Dagueressar et Lisa Monin, dans lequel on te voyait évoluer aux côtés de tes deux sœurs, Heimiti et Kohai, et de tes parents… À quel point la famille est importante dans ta carrière ?

Ma famille, c’est vraiment tout pour moi. On est souvent séparés, mais on se parle tous les jours au téléphone. Ma petite sœur Heimiti est d’ailleurs avec moi en ce moment. Elle était avec moi au Portugal juste avant le Roxy Pro, et on s’apprête à partir aux Açores pour faire une compétition ensemble… Toute ma famille est constamment derrière moi, ils me soutiennent vraiment. À chaque fois que je fais quelque chose, je pense à eux, et je m’imagine que je suis avec eux à la maison.

En parlant de ta maison : c’est à Teahupoo que se déroulera l’épreuve de surf des Jeux olympiques 2024. Comment as-tu réagi en apprenant la nouvelle ?

Pour être honnête, je n’étais pas vraiment surprise de cette nouvelle car les JO se déroulent en juillet, et qu’à cette époque les conditions ne sont pas bonnes en France, contrairement à Tahiti, où les vagues sont magnifiques à ce moment-là. Donc j’étais super contente, et en même temps, j’avais une inquiétude : j’espère vraiment que les Jeux ne vont pas abîmer cet endroit, parce que c’est un lieu mythique, dont la population prend soin. J’espère que ça ne changera rien.

"Des plus grosses vagues, des plus gros challenges"

Les femmes n’ont pas surfé Teahupoo en compétition depuis 2006… J’imagine que ça va être un moment important pour toi, sachant que tu connais bien cette vague ?

Oui, j’étais super contente qu’ils remettent cette compétition en place ! Cette décision représente bien la direction que prend le surf féminin depuis quelques années : des plus grosses vagues, des plus gros challenges. C’est important qu’on nous mette dans les mêmes compétitions que les hommes.

Tu as posté pas mal de vidéos sur cette vague cette année… Est-ce que tu penses qu’Instagram a joué un rôle dans cette décision, et dans le fait de rendre les femmes plus visibles sur ce type de vagues ?

Oui, je pense que les réseaux sociaux ont eu un énorme impact là-dessus, et sur le fait que les femmes se soutiennent et s’encouragent davantage entre elles aussi. Dès qu’il y en a une qui poste, ça donne envie à une autre de faire la même chose… Ça nous permet de progresser sans même le savoir. Donc j’imagine que les autres le voient, oui.

Teahupoo est considérée comme l’une des vagues les plus belles mais aussi les plus dangereuses du monde. Quel est ton rapport avec elle ?

Vu que je ne suis pas originaire de Tahiti, j’ai commencé à la surfer super tard. Au départ, je ne trouvais pas ça fun : j’avais peur, et puis il n’y avait pas vraiment de filles à l’eau… Mis à part lorsque les surfeuses étrangères viennent, je suis la seule à l’eau sur le spot avec Aelan Vaast, la sœur de Kauli Vaast, qui est d’ailleurs beaucoup plus jeune que moi. Mais il y a trois ans, j’étais la seule fille à l’eau, du coup ça ne me motivait pas vraiment, je n’avais pas envie de me faire mal…

Et puis en 2017, j’ai commencé à y aller, petit à petit. En 2018, j’ai fait cinq sessions dans l’année. Je peux vraiment les compter sur les doigts de la main [rires] ! Fin 2019, j’ai gagné le meilleur tube de l’année pour les femmes, et c’est ça qui m’a vraiment motivée à y aller plus souvent. Depuis 2020, à chaque houle, je suis dans l’eau. Cette fois c’est bon, je ne compte plus mes sessions à Teahupoo sur les doigts d’une seule main [rires] !

Comment appréhendes-tu les Jeux olympiques de 2024 à domicile, du coup ?

À ce jour, c’est le plus gros objectif que j’ai en tête. J’ai raté les Jeux olympiques d’une place cette année. Pauline Ado a réussi à prendre la place, ça s’est joué à quelques points et je l’ai vécu… pas comme une défaite mais… disons que ça me donne encore plus envie de me préparer à Teahupoo 2024. On croise les doigts !

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