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On a discuté avec Enzo Lefort, champion d’escrime et photographe talentueux

Publié le

par Julie Morvan

© Léa Gobin, Enzo Lefort

À la fois athlète et artiste, il excelle dans les deux domaines.

Quand je l’appelle à 9 h 45, Enzo Lefort décroche d’un ton énergique, déjà bien réveillé et marchant d’un bon pas dans la rue. "J’ai une petite fille de bientôt deux ans, donc je suis devenu très matinal !", s’amuse-t-il. Le temps qu’il ne consacre pas à son enfant, il le réserve à ses deux passions : l’escrime et la photographie.

La première, il l’a découverte à 5 ans. Après avoir enchaîné les cours de sport – baby judo, tennis, vélo, foot, etc. –, il s’est concentré sur le club d’escrime à partir de ses 14 ans. Quinze ans plus tard, il est médaillé mondial et olympique et a notamment remporté le prix de champion du monde en individuel en 2019 – le dernier Français à l’avoir gagné, c’était Philippe Omnès en 1990.

La seconde lui est tombée dessus alors qu’il voyageait de compétitions en compétitions. Pour immortaliser les nouveaux paysages qui s’offraient à lui, il a commencé par prendre des photos sur son portable, puis s’est mis au numérique. Après avoir rencontré Julien Soulier, photographe et réalisateur qui ne jure que par l’argentique, il a jeté son dévolu sur un appareil argentique et ne l’a pas quitté depuis. Konbini sports s’est entretenu avec l’athlète et l’artiste.

Konbini sports | Salut Enzo, tu as commencé l’escrime à 5 ans et, aujourd’hui, tu es champion mondial en individuel… Comment décrirais-tu ton parcours ?

Enzo Lefort | Tout ça m’est arrivé très jeune, mais très progressivement : j’ai déménagé à l’âge de 16 ans en métropole pour étudier en sport-études, j’ai eu la chance de tout de suite entrer en équipe de France en cadet, junior, puis senior… Je ne m’en rends pas encore compte, je réaliserai ça une fois que j’aurai arrêté, je pense. Dans le sport, il ne faut jamais se reposer sur ses lauriers, il faut toujours regarder vers l’avant et les prochaines sélections.

Comment tout a commencé ?

Quand j’étais petit, j’avais un trop-plein d’énergie, donc le sport m’a aidé à me canaliser. Je faisais du foot, du judo, du vélo et de l’escrime. À partir de 13 ou 14 ans, avec les cours, ce n’était plus possible de tout faire à la fois, donc je me suis concentré sur l’escrime uniquement. Au début, j’en faisais 1 h 30 dans mon petit club, deux fois par semaine. Je m’entraînais sérieusement mais je ne pensais absolument pas devenir joueur professionnel un jour.

D’ailleurs, ma mentalité était totalement en adéquation avec celle de mes parents. J’en voyais être à fond derrière leurs enfants, avoir de grandes ambitions pour eux, les encourager pendant les matches et crier à s’en casser la voix… C’est beaucoup de pression et ça ne me parle pas du tout. Mes parents m’ont toujours amené aux compétitions, m’ont payé les voyages à l’étranger, le matos… Ils ont fait beaucoup de sacrifices pour me donner les moyens de mes ambitions, mais sont restés discrets. Ils ont très bien géré la relation avec le sport et la compétition. Je pense que la chose dont je suis le plus fier, c’est de les avoir rendus fiers.

Quel a été le déclic vers un parcours professionnel ?

Ça s’est fait assez naturellement ; l’entraîneur de l’époque m’a dit qu’il voulait que j’intègre le groupe des cadets, donc j’y suis allé. J’ai fait une bonne saison donc je me suis retrouvé en équipe de France junior. Ensuite j’ai intégré l’Insep [l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance, ndlr], puis j’ai intégré l’équipe de France senior. Jusqu’à une saison où j’ai fait mes premières compétitions mondiales, remporté des médailles en équipe et en individuel… L’ambition est venue toute seule.

Tu as des modèles dans l’escrime qui ont nourri cette ambition naissante ?

J’avais vu Brice Guyart en compétition et j’ai adoré son style d’escrime porté vers l’avant, très offensif et spectaculaire. Il m’a beaucoup inspiré. D’ailleurs, aux JO de Londres en 2012, j’étais dans l’équipe et lui en remplaçant. Par un concours de circonstances, deux membres titulaires se sont blessés, donc il les a remplacés. Résultat : on a décroché ensemble ce qui sera sa dernière et ma première médaille internationale ! Avec le recul, je me dis que l’histoire est belle.

Tu en as eu d’autres depuis, en équipe et en individuel !

Honnêtement, je préfère l’individuel parce que si tu perds, c’est moins dur, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même… Alors qu’en équipe, c’est bien plus amer. Du coup, quand vous gagnez ensemble, l’émotion est décuplée. Le combo parfait, ce serait d’être en individuel quand on perd et en équipe quand on gagne ! [Rires.]

Un moment de ma carrière qui m’a quand même marqué, c’est la Coupe du monde en individuel. C’est inimaginable. On revoit défiler tous ses entraîneurs, tous ses partenaires d’entraînement… C’est l’euphorie, on savoure. J’ai capté les regards de mes coéquipiers, de mes entraîneurs : c’est une joie mêlée à de la fierté. Fierté envers moi-même et fierté d’avoir rendu les autres fiers de moi.

À l’inverse, es-tu aussi passé par des périodes plus difficiles ?

Il y a un moment où j’ai un peu atteint une sorte de palier : les adversaires ont commencé à m’analyser, il y avait moins l’effet de surprise du "petit jeune". Et en 2016, pour les JO de Rio, mon entraîneur avait de grandes ambitions pour moi. Il m’a dit : "Tu sais Enzo, les Jeux olympiques, ce n’est pas les championnats du monde, il va falloir avoir une hygiène de vie irréprochable…" Moi qui, à l’époque, adorais faire la fête, boire des coups et voir des copains… Vivre, quoi !

Alors j’ai fait attention à l’alcool, à mon alimentation, à mon sommeil… J’ai tenu comme ça 5 mois et c’était les pires mois de ma carrière. Donc à sept mois des Jeux, je me suis dit : "Foutu pour foutu, autant profiter de la vie." J’ai recommencé à sortir, à aller au resto et, comme par hasard, à la compétition suivante, j’ai atteint les quarts de finale et on a gagné une médaille olympique par équipe.

Donc on peut dire que ton régime de sportif, c’est resto et verres entre potes ?

[Rires.] En quelque sorte, oui ! Le secret, c’est d’être épanoui et moi, quand je me suis restreint, je n’étais plus épanoui dans ma vie, donc ça se voyait dans l’escrime. J’avais moins de fraîcheur mentale pendant les entraînements, j’étais moins audacieux, pas en phase avec moi-même… Donc si être épanoui, pour moi, c’est aller au resto, je le fais ! Tant que ça ne met pas en danger mon intégrité physique bien sûr.

D’autant plus que les JO de Tokyo commencent dans moins d’un mois : comment tu te sens ?

Serein. Je n’ai plus l’excitation du début. Maintenant, je me sens beaucoup plus calme, je compte bien savourer l’instant. Évidemment, les conditions seront spéciales, on sera tous logés à la même enseigne avec une bulle sanitaire… mais les Jeux restent les Jeux. Ils ont déjà été reportés l’année dernière, ça a demandé un an supplémentaire d’entraînement. Cette fois-ci, on vise les deux médailles d’or en équipe, après Rio en 2016 !

© Enzo Lefort

C’est d’ailleurs grâce à tes voyages que tu t’es mis à la photographie ?

J’ai commencé à prendre des photos sur mon téléphone lorsque j’allais participer à des compétitions à l’étranger, puis la qualité n’était franchement pas au rendez-vous. J’ai eu envie d’immortaliser mes souvenirs autrement. J’ai commencé par un appareil numérique mais ce n’était pas encore ça… Jusqu’à ce que je rencontre Julien Soulier, photographe et réalisateur. Il m’a fait découvrir l’argentique et, depuis, je ne jure que par ça.

Tu as des sujets de prédilection ?

Au début, j’ai commencé par prendre en photo mes voyages. Ma première pellicule, c’est quand je suis parti en Espagne avec ma compagne à Lanzarote. Quand on a regardé ensemble les résultats, elle m’a dit qu’il y avait vraiment quelque chose. Et puis comme elle a fait les arts appliqués, elle a mis des termes techniques sur des choses qui relevaient de l’instinctif pour moi… Je me suis dit que c’était un peu quelque chose d’inné ! [Rires.]

Ensuite, j’ai pris pas mal de natures mortes et de paysages. Ce qui m’inspire beaucoup, ce sont les façades d’immeubles prises en contre-plongée. Quand ils se découpent sur le ciel, ça met vraiment en valeur leur architecture. Depuis, j’ai fait d’autres trucs, j’ai aussi shooté pour des collections de potes… J’aimerais bien progresser, surtout pour tout ce qui est portraits.

© Enzo Lefort

Et tu as le temps de t’y adonner, en plus de l’escrime ?

En fait, d’une certaine façon, je mets la photographie au service de l’escrime. Quand on est en compétition, c’est difficile de se libérer l’esprit, c’est très dur mentalement. Grâce à la photographie, j’arrive à m’évader et à penser à autre chose. Inversement, l’escrime m’apporte beaucoup en photo, dans la prise de décision, le choix du sujet en extérieur…

Tu sors d’ailleurs un recueil de photographies dédiées à Tokyo ?

Oui, mon deuxième livre, intitulé Hors piste, qui met Tokyo à l’honneur. C’est une ville très importante pour moi, dans l’escrime et dans la photographie. J’y passe chaque année depuis 10 ans pour le "Prince Takamado Trophy", une étape de la Coupe du monde de fleuret. Je suis retombé sur des photos prises il y a deux ans et j’ai été frappé par le regard que j’avais à l’époque.

Aujourd’hui, mon œil est attiré par le mouvement mais avant, j’étais fasciné par les scènes immobiles, qui font presque passer Tokyo pour une ville fantôme. C’est un lieu paradoxal, à la fois calme et agité, aux codes anciens et modernes. Tout dépend du quartier dans lequel on se trouve. Mon préféré, c’est Harajuku, le repère des magasins de sneakers et des friperies… Chaque année, j’y achète un jean brut. C’est un peu mon rituel ! [Rires.]

Hors piste sera disponible le 8 juillet.

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