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Affaire Mediapro et LFP : que va-t-il maintenant se passer ?

Publié le

par Lucie Bacon

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"Les clubs et les joueurs vont trinquer."

Le football français pourrait rapidement traverser des heures sombres. En cause, Mediapro, actuel détenteur de 80 % des droits télé de la Ligue 1 et de la Ligue 2, qui n’a pas pu payer ce qu’elle doit à la LFP le 5 octobre dernier et souhaite carrément renégocier le contrat. La Ligue, à son tour, doit payer les clubs, et vient donc pour cela de contracter un prêt.

Mais comment cela va-t-il se passer lors des futures échéances ? Comment a-t-on pu en arriver là ? Que va-t-il se passer si Mediapro ne peut plus définitivement payer la Ligue, donc les clubs, qui ne pourront eux-mêmes plus payer leurs salariés, dont les joueurs ? Quel avenir à court, moyen et long termes pour le football français et comment, concrètement, les supporters pourront voir les matches le reste de la saison ? Pour y voir plus clair, nous avons posé quelques questions à Luc Arrondel, chercheur au CNRS et professeur d’économie.

Konbini Sports ⎜ Comment expliquer tout d’abord que la LFP ait fait confiance à Mediapro ?

Luc Arrondel ⎜ La première étape, c’est la Ligue qui propose une procédure d’enchères en fonction des lots et des diffuseurs. Je n’en connais pas exactement les détails, mais ça doit être une procédure où le plus offrant remporte l’enchère. La seconde étape, c’est de s’assurer que celui qui a remporté l’enchère est solvable, avec notamment une garantie bancaire, si tant est qu’elle existe pour des sommes aussi grosses. Là-dessus, il y avait déjà eu des antécédents en Italie, où Mediapro s’était vu retirer son offre car il n’y avait pas eu de dépôt de garantie. En France, la LFP a accepté la caution de l’actionnaire [Orient Hontai Capital, ndlr].

C’est intéressant car le Prix Nobel d’économie vient d’être remis, et il a cette année été attribué à deux chercheurs qui ont analysé ce type d’enchères, Paul Milgrom et Robert Wilson. Ils ont décrit certains phénomènes qui posent problème dans ce genre d’attribution, notamment ce que l’on appelle la malédiction du vainqueur, qui consiste à proposer trop par rapport à la valeur du bien. Et c’est visiblement ce qui est en train de se passer. La question qu’on peut se poser, c’est pourquoi ils ont trop valorisé la Ligue 1 ?

En Espagne, Mediapro revend à l’international les droits, et on peut penser que revendre à d’autres diffuseurs avait été pensé pour la France. Mais avec la crise, c’est beaucoup plus compliqué de revendre ces droits, ce qui peut expliquer pourquoi ils ont créé leur chaîne, et la nécessité d’avoir beaucoup d’abonnés. D’après ce qu’ils disaient, pour rentabiliser leur contrat, il leur fallait 3,5 millions d’abonnés. Mais le prix, 25 euros, semble trop cher et c’est donc difficile d’atteindre ces objectifs.

Il y a aussi autre chose : j’ai lu dans L’Équipe comment la ligue aurait pu s’assurer les deux premiers versements. Elle aurait pu avoir une assurance, moyennant 1 % de la somme, soit 3,4 millions d’euros, mais elle a refusé. Ce que l’on peut reprocher à la Ligue, c’est de ne pas avoir eu une culture assurantielle. De même, dans le passé, jamais ils n’ont fait de réserves sur les droits télé, il n’y a pas de réserves de précaution.

Savez-vous aujourd’hui quelque chose de la situation économique de Mediapro ? Pourquoi sont-ils dans l’incapacité de payer ? Aulas a notamment dit dans Le Parisien que "cela cache autre chose"… 

Certains indicateurs montraient en effet que la situation économique du groupe n’était pas florissante. Par exemple, l’agence de notation financière Moody’s l’a dénoté en la passant de B1 à B3. Ce n’est pas le signe d’une santé financière excellente. Certains disent aussi qu’il y a un manque de cash, de trésorerie.

Pourquoi Aulas dit ça ? Lui doit se fier à la caution d’actionnaire promise en cas de non paiement, et il pense qu’il peut y avoir un problème avec cet actionnaire majoritaire chinois. Accepterait-il de payer ou non, on ne sait pas.

Il faut aussi essayer de comprendre l’intérêt de Mediapro via la Chine pour le foot français, mais là encore je n’en sais pas plus que vous. Ça peut être un élément à prendre en compte, et cela peut jouer sur les relations diplomatiques entre la France et la Chine. Il pourrait y avoir un échange de bons procédés, car le politique pourrait s’approprier un peu le problème.

La LFP va contracter un prêt comme Mediapro ne peut pas payer. Que va-t-il ensuite se passer ? La LFP peut-elle relancer un appel d’offres ?

Oui, la Ligue veut faire un emprunt de 172 millions d’euros pour payer les clubs, et donc les joueurs. Est-ce que Mediapro va se retirer complètement ? On ne sait pas encore, les mois qui vont venir promettent d’être un peu houleux…

C’est facile de dire ça aujourd’hui, je le reconnais, mais ça ne sentait pas très bon dès le départ. Il y avait des signaux qui n’étaient pas bons, cette histoire en Italie, la notation de Moody’s, le fait que c’était visiblement trop cher… La valorisation de la Ligue 1 à un milliard est très élevée par rapport au produit ; si on compare au championnat allemand, vendu à un prix à peu près équivalent, les stades y sont plus remplis, donc ça se vend mieux à l’international. D’autant que la Ligue avait un diffuseur historique qui était solide, Canal+.

Là, mis à part quelques-uns, la plupart des acteurs a vu ce milliard comme une manne qui permettait de rattraper les autres championnats. Mais ce qu’il aurait fallu faire, à partir du moment où il y a des difficultés comme ça a été le cas en août déjà, c’est d’avertir les clubs, les prévenir de faire attention les premières années. Comme je le disais, il y a un manque de culture "prudentielle" dans la Ligue et parmi ceux qui la composent.  

À moyen et long termes, n’est-ce pas dangereux pour le foot français ? Que peut-il concrètement se passer dans 5 ou 10 ans ?

Le premier coup dur, ça a été la crise de la Covid et l’arrêt du championnat. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas l’arrêter, mais la décision a été prise beaucoup trop vite, les autres championnats ont finalement, eux, continué. Économiquement, ça a donc été compliqué car Canal et BeIN Sports n’ont pas versé les droits télé. À ce moment-là, la Ligue a déjà fait un emprunt, et elle comptait justement sur les droits télé pour le rembourser.

Ça va être inquiétant pour cette saison : les clubs ont fait des budgets prévisionnels, ont fait signer des contrats de 2 ou 3 ans aux joueurs, et ils ont basé cela sur les droits télé. Selon les comptes de la DNCG, la masse salariale de clubs représente 89 % de leurs budgets, hors transferts, en 2019. Ces nouveaux droits télé, avec l’acquisition de Mediapro, augmentaient de 20 millions d’euros les budgets de tous les clubs. Les clubs et les joueurs vont trinquer. À terme, si les budgets baissent, les salaires vont diminuer, les joueurs seront moins bien payés. Et les meilleurs joueurs pourraient quitter le championnat français. 

On imagine que même si d’autres diffuseurs récupèrent les droits de cette saison, ça ne rattrapera pas le manque à gagner du retrait de Mediapro ?

Non, et les autres diffuseurs seront en position de force. Mais il y a deux effets qui peuvent jouer : ils sont incités à proposer quelque chose de  bas car la Ligue a besoin d’argent. Mais d’un autre côté, moins on propose, moins le produit sera bon. Et les diffuseurs ne peuvent pas proposer un championnat de moins bonne qualité. Après, il y a toujours les GAFA. Est-ce qu’il y aura d’autres intervenants ? On verra s’ils sont intéressés.

A-t-on, par le passé, déjà eu des cas similaires de non paiement de droits télé ?

Oui, il y en a eu un dans les années 2000, en Angleterre. ITV Digital, qui avait acheté les droits de retransmission du Championship, de la League One et de la League Two pour 315 millions de livres Sterling, soit le budget de 72 clubs, a été dans l’incapacité d’honorer le contrat. Elle a été mise en redressement judiciaire en 2002, ce qui a provoqué des difficultés pour beaucoup de clubs pour payer les joueurs. Dix clubs pros ont fait faillite.

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